Le 2 novembre dernier, la Déclaration Balfour a fêté son centenaire de contenu incendiaire. Lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, publie une lettre en 1917 pour affirmer le soutien de son gouvernement envers la fondation d’un « foyer national juif » en Palestine. Première étape vers la création d’Israël, le document reste brûlant de controverses.

« Le document diplomatique le plus destructeur du Moyen-Orient au XXème siècle »*

Son contenu en substance : une puissance coloniale promet à un peuple persécuté une terre déjà habitée pour se réfugier. Ce courrier ouvre la voie à la création de l’État d’Israël en 1948 et ainsi, au plus long affrontement du monde, le conflit israélo-palestinien. Comprendre sa logique complexe éclaire l’actualité du conflit.

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif. »

En seulement 67 mots, la Déclaration bouleverse le destin de deux peuples. Cette simple lettre n’a évidemment pas suffi à fonder l’État d’Israël, mais elle a permis aux juifs d’imaginer que leur rêve pourrait un jour devenir réalité. Ouganda, Argentine ou encore Australie, nombre de refuges avaient été évoqués. Mais la mention du berceau religieux comme terre d’accueil donne le signal de départ. Cette troisième vague d’alyah – retour vers la terre sainte – concerne 35 000 immigrants. Ce peuple persécuté depuis des siècles croit en son salut en terre sainte.

Balfour

Credit – wikimedia

L’arrivée de nombreux juifs marque le début des tensions dans un empire Ottoman en plein délabrement. L’unité du peuple palestinien se constituera dans l’exil. Pour lui, cette Déclaration aurait conduit tout droit à la Nakba – la « grande catastrophe » – ou l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création d’Israël. Et ce, malgré la précaution prise dans la Déclaration qui ne cite même pas leur nom : « rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine. » Réfugiés dans les pays arabes alentours, ils subissent mauvais traitements et nourrissent espoirs de retour.

Promesses britanniques contradictoires

Le dernier acteur de ces tragiques destins croisés est la Grande Bretagne. Lord Balfour reste ambigu. Par « foyer » entend-il Etat ? Comment atteindre cet objectif sans expulser les « collectivités non juives existant en Palestine » ? Les britanniques ne donnent pas le mode d’emploi.

D’autant plus qu’une année auparavant, les accords franco-britanniques Sykes-Picot redessinaient le Moyen-Orient. Londres avait promis aux chefs arabes soumis à l’Empire ottoman de sou­tenir leur future indépendance en échange de leur participation à la guerre contre les Turcs, alors alliés des Allemands. Cette duplicité constitue un véritable acte de trahison pour les Palestiniens.

 

Ambiguïtés et dénonciations restent d’actualité

Lors du dîner commémoratif à Londres le 2 novembre dernier, la première ministre Theresa May est restée prudente face à son homologue israélien Benyamin Netanyahou. Elle a pris le soin d’utiliser le verbe « marquer » et non « célébrer » pour qualifier le centenaire. De même, elle a refusé de présenter ses excuses au peuple palestinien tel que l’exigeait une pétition officielle ayant recueilli 13 000 signataires.

En juillet 2016, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a menacé Londres d’une action judiciaire à l’encontre de la Déclaration Balfour. Son conseiller Nabil Shatt dénonce la lettre, symbole de la trahison occidentale, afin de mieux exiger la reconnaissance de l’Etat Palestinien.

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Balfour

Credit – Ahmad Gharabli AFP

« Deux interprétations de l’Histoire »

La controverse persistante née de ce document ancien reste brûlante. Martin Linton, ancien travailliste membre du Parlement britannique et journaliste au Guardian, nous explique :

« La Déclaration Balfour illustre le cœur du conflit. Elle offre deux interprétations de l’Histoire : le premier document à proposer un refuge pour des juifs persécutés et le premier à légitimer l’expulsion du peuple palestinien. Ces deux narrations sont légitimes et irréconciliables. »

La question de célébrer ou condamner la Déclaration Balfour n’a pas d’issue. Instrumentaliser cet évènement historique ne modifiera pas le cours du conflit. Mais construire une Histoire commune en reconnaissant ces deux visions pourrait ouvrir la voie au dialogue. L’ensemble de ces controverses, aujourd’hui comme à l’époque, démontre la complexité d’un conflit souvent essentialisé.

 

* Walid Khalidi, historien palestinien