Alors que la série Enchaînés est dispo sur France.TV et arrive sur France 2, nous avons échangé avec la compositrice Audrey Ismaël.
Île Bourbon, 1806. Après un cyclone dévastateur, l’habitation Bellevue est ravagée. Bien qu’au bord de la ruine, le propriétaire Charles Bellevue décide de se battre pour redresser son exploitation. En récompense de son sang-froid pendant le cyclone, un jeune esclave nommé Isaac se voit promu commandeur. C’est désormais lui qui fera claquer le fouet. Après des années de bons et loyaux services, Isaac sera peut-être un jour affranchi et deviendra un homme libre.
En attendant, le jeune homme se retrouve dans une position détestable. Une situation d’autant plus difficile que Charles Bellevue n’est pas seulement son maître.
C’est aussi son père.
Vous signez la musique de la série « Enchaînés ». Comment appréhendez-vous un projet lorsqu’il arrive entre vos mains ? Et spécifiquement pour celui-ci, est-ce que vos origines réunionnaises ont influencé votre choix ?
Effectivement, chaque projet m’amène à me poser la même question : comment lui trouver une singularité ? Comment la musique va-t-elle pouvoir amener une patine particulière ? C’est encore plus vrai pour une série, où la musique doit faire le lien entre des histoires chorales, entre plusieurs destins qui se croisent et se décroisent.
Pour « Enchaînés », c’est un projet très particulier car je suis originaire de l’île de La Réunion. Il y a quelque chose de très profond qui me lie à cette histoire et à cette île. Faire résonner les sonorités de l’île, faire rejaillir son côté « endémique », m’a paru évident. J’ai d’ailleurs été appelée très tôt, car il fallait composer des morceaux « diégétiques », c’est-à-dire des scènes de chant interprétées directement par les comédiens à l’image.
Quand on traite de l’esclavage au début du 19e siècle, le choix musical est crucial. On pourrait tomber dans le très romanesque, façon grande saga, mais vous avez choisi une voie plus tribale.
C’est vrai. On est dans une tragédie qui se joue dans un huis clos tropical au 19e siècle, mais avec une dimension presque mythologique. Dès les premières minutes, on sait que l’histoire va se terminer dans le sang et les larmes. Mon enjeu était d’amener cette tragédie sans tomber dans le mélodrame, sans que ce soit trop « mélo » ou trop appuyé. Je voulais une couleur mystique, une spiritualité assez tribale qui corresponde à l’île.
A lire aussi : On regarde ou pas ? Enchaînés, la nouvelle fiction choc de France.TV | VL Média
Vous semblez avoir utilisé la musique pour créer un pont entre les maîtres et les esclaves.
Absolument. Ce qui m’intéressait, c’était de traiter le lien entre ces deux familles plutôt que ce qui les oppose. D’un côté, la famille de Charles Bellevue, très croyante, qui prie beaucoup. De l’autre, les esclaves, chez qui on retrouve aussi cette spiritualité, parfois chamanique.
Il y a ce côté « Fatum », ce destin qui s’abat sur nous tous. J’ai d’ailleurs appelé le thème principal de la série le « Thème Fatum ». C’est la même mélodie que chante Sidonie dans l’épisode 1 quand elle perd son enfant, et la même qui accompagne Charles lorsqu’il doit abattre son cheval. La musique lie ces destins que la narration a tendance à éclater. On suit des ascensions, des chutes, et la musique permet de rassembler ces trajectoires.
La bande originale est très riche, mais on n’a pas l’impression d’un trop-plein de musique à l’écran. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
C’est une sélection, et il y a quand même beaucoup de musique, notamment sur les épisodes 5 et 6 où la tragédie se resserre. Mais sur les premiers épisodes, on a surtout cherché à poser un ADN, des « gimmicks », comme ces frottements de violoncelle dans les transitions.
J’essaie d’être vigilante en tant que spectatrice : je n’aime pas quand la musique est trop appuyée. Je préfère qu’elle soit parfois en dessous, comme une pulsation ou un rythme, pour laisser respirer les dialogues. En ayant peu de thèmes mais en les faisant évoluer de manière parfois uniquement rythmique, on évite ce sentiment d’être « trop nourri » de musique.
Parlons de ce chant des esclaves, qui est particulièrement puissant. Comment l’avez-vous créé ?
On savait dès le scénario que Sidonie allait devoir chanter au moment où elle perd son enfant. C’est un paradoxe terrible qu’on lui impose. Je suis partie sur l’idée d’une petite berceuse qui lui évoquerait son fils. J’ai écrit le texte en créole réunionnais, celui que je parle car j’ai grandi là-bas.
Ce n’est pas un créole « authentique » du 19e siècle, car c’est une tradition orale et aucun personnage de la série ne parle vraiment comme à l’époque. L’enjeu de la réalisatrice, Laure, était de montrer la cruauté humaine avec une certaine modernité. Je voulais une musique profonde, enracinée, sans forcément me soucier de la temporalité. Cette mélodie, je l’ai ensuite déclinée tout au long de la série, parfois en murmure, parfois au violoncelle, pour qu’elle imprègne l’œuvre jusqu’au regard final d’Isaac à l’épisode 6.