Première transposition en série du classique de William Golding, Sa Majesté des mouches est une œuvre ambitieuse qui peine parfois à s’émanciper du modèle littéraire.
C’est quoi, Sa majesté des mouches ? Durant la Seconde Guerre mondiale, un avion transportant un groupe d’enfants s’écrase sur une petite île tropicale déserte. Aucun adulte n’a survécu à l’accident. Livrés à eux-mêmes, les garçons doivent s’organiser tant bien que mal pour survivre dans cet environnement hostile. Ils décident d’instaurer des règles et d’élire un chef, Ralph (Winston Sawyers). Très vite, les tensions apparaissent entre lui et Jack (Lox Pratt), qui conteste son autorité et forme un groupe dissident. Mais la faim, la lutte pour le pouvoir et la peur d’une mystérieuse «bête » tapie dans la jungle font basculer cette fragile communauté vers la barbarie. Peu à peu, l’ordre qu’ils avaient construit s’effondre et les enfants sombrent alors dans une spirale de violence qui révèle la fragilité de la civilisation.
Publié en 1954 par William Golding, le roman Sa majesté des mouches s’est imposé comme un texte central de la littérature anglaise d’après-guerre. En racontant la dérive de garçons livrés à eux-mêmes, Golding déconstruisait l’idée rousseauiste d’une innocence naturelle de l’enfant. Sa fable montrait au contraire combien la violence, la domination et l’exclusion peuvent surgir spontanément dès que les structures sociales vacillent.
Après deux adaptations au cinéma (celle de Peter Brook en 1963 puis celle de Harry Hook en 1990), Jack Thorne nous offre la première version au format sériel. Un choix logique à l’heure où plusieurs séries se sont inspirées du roman, notamment Lost ou Yellowjackets, et un projet qui s’inscrit naturellement dans le parcours de Thorne. Dans la très remarquée Adolescence, il scrutait déjà les fractures de la jeunesse contemporaine ; il retrouve ici des thématiques voisines comme la violence latente, les mécanismes de groupe, et la manière dont l’enfance reflète les failles du monde adulte.
Une fidélité presque trop scrupuleuse
La série choisit de rester très proche du roman original. Les personnages emblématiques – Ralph, Piggy, Jack et Simon – conservent leur fonction symbolique : l’ordre démocratique, la raison, la pulsion autoritaire et l’intuition mystique. Chaque épisode adopte le point de vue de l’un d’eux, permettant d’étoffer leur passé et leur psychologie. Oui, comme dans Lost.
Cette structure offre quelques enrichissements intéressants. Thorne introduit notamment des éléments plus contemporains dans les rapports sociaux : une réflexion sur la classe, la race et les hiérarchies héritées de l’Empire britannique. Ralph n’est pas seulement le leader naturel du roman ; il devient un personnage traversé par la question de l’intégration et du regard des autres. De même, Simon gagne en sensibilité et Piggy permet d’explorer les thèmes de la marginalité et du harcèlement.

Pour autant, cette fidélité au texte produit un paradoxe : la série semble parfois prisonnière de son matériau. En quatre heures, elle n’approfondit pas vraiment ce que les films parvenaient à condenser en moins de deux. À force de respecter les étapes du récit, Thorne peine à imposer une lecture pleinement personnelle. Certaines répétitions narratives et un certain didactisme, un peu trop démonstratif et explicatif, affaiblissent la montée dramatique.
Une expérience sensorielle et troublante
C’est finalement la réalisation de Marc Munden qui donne à la série sa véritable singularité. Tournée en Malaisie, la série mise sur une esthétique immersive où la jungle devient presque un personnage à part entière. Les feuillages saturés, les ciels surexposés et les séquences nocturnes filmées en infrarouge composent un univers étrange, à la frontière du réalisme et du cauchemar.
Cette approche sensorielle évoque parfois un cinéma expérimental. Des inserts d’animaux, des ralentis, des déformations optiques, des gros plans sur les visages en dehors de l’action, des séquences floues accentuent la dimension hallucinatoire du récit. Le réalisateur semble presque moins intéressé par l’histoire elle-même que par la traduction visuelle de la peur, de la rage, de la tension qui envahissent progressivement les enfants.
La bande originale prolonge magnifiquement ce parti pris. Le travail de Cristóbal Tapia de Veer, déjà remarqué pour Utopia et The White Lotus, renforce l’impression d’étrangeté et d’allégorie fantastique: chants distordus, percussions irrégulières… Oui, comme dans Yellowjackets. Ce choix contribue à faire de la série une expérience plus sensorielle que purement narrative.

Une réflexion toujours actuelle sur la violence
Portée par l’interprétation extrêmement solide de ses jeunes acteurs, Sa majesté des mouches oscille donc entre un scénario un peu trop prudent car collé au texte et une audace audiovisuelle puissante. Mais entre les deux, la série trouve sa puissance dans le propos originel de Golding.
Si le roman reste si puissant, c’est qu’il ne parle jamais vraiment d’enfants, mais des adultes à travers eux. Cette adaptation conserve cet aspect fondamental : l’île n’est qu’un laboratoire, un microcosme où se rejouent les tensions du monde extérieur. La guerre, le colonialisme, la lutte de classes et la fascination pour l’autorité y trouvent un miroir brut.
Le personnage de Jack cristallise cette dimension. Son ascension n’est pas seulement celle d’un enfant cruel ; elle rappelle la manière dont le pouvoir s’impose en exploitant la peur collective. Le récit devient alors une grande allégorie politique et morale qui résonne fortement avec notre époque : la démocratie apparaît fragile, facilement supplantée par le charisme, la violence et le besoin d’un ennemi commun. La barbarie est là, tapie sous la surface des règles sociales, prête à surgir dès que l’ordre vacille.
Cette nouvelle adaptation de Sa Majesté des mouches offre des interprétations solides, un cadre naturel saisissant et une mise en scène audacieuse et puissante. Son regard sur l’enfance comme miroir du monde adulte reste profondément troublant. Mais en demeurant trop proche du roman, Jack Thorne semble parfois hésiter entre fidélité littéraire et réinvention contemporaine. Malgré tout, c’est une mini-série dense et dérangeante, qui confirme la portée intemporelle du texte de Golding. Plus de soixante-dix ans après sa publication, son constat demeure glaçant : la civilisation est peut-être moins un état naturel qu’un vernis, toujours susceptible de craquer.
Sa majesté des mouches4 épisodes de 1h environ
Le 1er Juin sur Canal+