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Anonymat des terroristes : Glorification vs Droit à l’information

La France se remet à peine de l’attentat de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray que la polémique enfle sur la diffusion de l’identité des terroristes. Certains médias tentent de faire leur autocritique en modifiant leurs pratiques. Mais faut-il mieux diffuser les visages et le nom des terroristes au risque de les glorifier ou doit-on cacher ces données au risque d’augmenter les théories de manipulation de l’information par les médias ?

Les théories du complot gagnent du terrain

Selon le dernier baromètre TNS Soffres pour le journal La Croix de février 2016, à peine plus de 50% des Français font confiance à l’information écoutée à la radio, lue dans la presse et vue à la télévision. Ce score chute à 31% pour la crédibilité de l’actualité lue sur le web. L’ensemble des médias voient leur crédibilité dégringoler auprès du public en 2016. Par conséquent, refuser de diffuser une information telle que le nom et le visage des terroristes pourraient créer une méfiance encore plus grande des citoyens envers les médias français. L’impression que les journalistes ne disent pas tout et cachent des données primordiales ne réussirait qu’à renforcer les théories du complot fleurissantes sur le net.

barometre media 2016

Qu’en pensent les médias ?

A la suite de l’attentat de Nice, nous ne publierons plus de photographies des auteurs de tueries pour éviter d’éventuels effets de glorification posthume“. Cette phrase publiée le lendemain de l’attentat en Seine-Maritime au sein d’un long éditorial dans Le Monde pourrait bien changer le traitement des attentats dans les médias français.

Son directeur, Jérôme Fenoglio, venait à cet instant de créer des interrogations dans toutes les rédactions sur le traitement des attentats. Ainsi, on a pu voir la chaîne info BFM TV (pourtant critiquée à de nombreuses reprises sur son traitement des attentats parfois très incisif) annoncer sur Twitter quelques minutes plus tard son soutien à cette décision et l’engagement de la faire appliquer sur ses supports.

Europe 1 s’est aussi intéressé à cette mesure prise par Le Monde, et a passé un cap supplémentaire, car la station, en plus de ne plus diffuser les photos de terroristes sur son site, arrêtera de donner leurs noms à l’antenne. S’en est suivi l’engagement de La Croix, mais aussi de France 24 et RFI d’arrêter de diffuser les photos des tueurs.

A lire aussi : Europe 1, BFM TV et Le Monde ne souhaitent plus glorifier les terroristes

En revanche, Le Figaro, Libération et Marianne ne sont pas de cet avis. Le Figaro a publié une tribune du journaliste et écrivain André Bercoff qui évoque un f(l)outage de gueule. Laurent Joffrin (Libé) défend “la liberté d’informer“. Le patron du quotidien estime que “ce n’est pas le glorifier que de montrer le visage d’un tueur. “, mais se dit pour un usage modéré de ces clichés.

C’est aussi l’avis que partage Marianne. Son patron, Renaud Dély à travers un éditorial a tenu à rappeler que “L’essence même du métier de journaliste consiste à […] raconter la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, même si celle-ci est douloureuse. Le fait de masquer une partie de cette vérité ne peut avoir qu’un effet contre-productif dévastateur pour la société elle-même“, juge-t-il.
Contrairement à ce que prétendent certains, ‘l’innommable’ a un nom, et même un visage. […] Pour la presse, connaître et dévoiler les informations qui les concernent, c’est une exigence professionnelle mais aussi citoyenne“.

Les médias, relais de la propagande djihadiste ?

Cependant, publier une photographie choisie par les terroristes pour se mettre en lumière et se glorifier auprès de leurs semblables sert la cause des djihadistes. Les médias dans ce cas jouent le rôle de relais de la propagande islamiste. L’analyse et le recul critique doit réussir à contrebalancer le choc de l’image. Mais pour un média, ne pas publier des photographies d’un terroriste, c’est prendre le risque de passer à côté d’une information qui intéresse le public. Or, le droit à l’information n’est pas un vain mot. Si les grands médias ne relaient pas cette donnée alors ce seront les réseaux sociaux, les journalistes citoyens et les blogs amateurs qui feront ce travail sans l’éthique et la rigueur d’analyse des journalistes professionnels. Ne soyons pas naïfs, il est peu probable que l’ensemble des médias s’accordent sur la diffusion ou non des visages et noms des terroristes donc il serait probablement toujours possible de trouver ces informations chez les concurrents nationaux ou internationaux.

Le rétropédalage du Monde

Alors que Le Monde a été le premier média à relancer ce débat au lendemain de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, Jérôme Fenoglio, son directeur est revenu sur les propos qu’il avait lui-même tenu quelques heures avant. Mercredi après-midi, il a envoyé un mail à sa rédaction pour à la fois les rassurer, mais aussi nuancer ses propos.

De ce fait, on sait que le quotidien ne publiera plus « des images tirées de leur vie quotidienne ou celles prises par eux-mêmes, précédant leur passage à l’acte. ». En revanche, il prévient que « Cette demande ne concerne pas […] les pièce d’identité, ou les images apportant différents type de preuves (par exemple capture écran attestant d’une présence à tel endroit, photo donnant des informations sur des proximités entre personnes ou réseaux). »

Il a aussi tenu à rappeler que Le Monde a été l’un des premiers journaux à arrêter de « [publier] des photos extraites de vidéo de propagande ou de revendications ». Cette mesure date en effet de 2014.

Mais toutes ces discussions sont-elles nécessaires ? Notre façon de consommer l’information évolue, et les blogs ou encore Twitter gagnent du terrain sur ce marché, au détriment parfois d’une vérification complète des informations. Et même si tout le monde ne fait pas confiance à l’information publiée sur le web, ne pas publier l’information serait accepter le recul du journalisme face aux rumeurs du net. On peut légitimement penser que la population s’appropriera de plus en plus des moyens détournés, parfois sans filtre, pour accéder aux mêmes informations.


Par Louis Dufossé et Romain Gaspar

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