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On débriefe pour vous… Severance, thriller kafkaïen entre The Office et Black Mirror

Dans Severance, vie privée et vie professionnelle sont totalement et littéralement séparées. Et c’est bien pire que ce que vous imaginez. 

C’est quoi, Severance ? Pour travailler chez Lumon Industries, il faut accepter de se faire implanter dans le cerveau une puce qui divise votre esprit en deux parties cloisonnées, séparant les souvenirs de votre vie privée de ceux de votre vie professionnelle. Sous les ordres de sa supérieure (Patricia Arquette), Mark (Adam Scott) dirige une petite équipe de traitement de données. Il ne se pose aucune question… jusqu’au jour où une nouvelle recrue soulève quelques interrogations sur l’entreprise et qu’un ancien collègue le contacte chez lui pour lui faire des révélations perturbantes. Mark commence alors à  douter de Lumon Industries et à se demander qui il est vraiment, en dehors du bureau.

Séparer travail et vie privée : on ne cesse de nous répéter que c’est une des clés du bien-être. Alors imaginons que ce concept soit poussé à l’extrême et que nous ayons deux personnalités distinctes, une au bureau et une à la maison. C’est le point de départ à Severance, série créée par Dan Erickson dans laquelle une entreprise aussi puissante qu’opaque réalise sur ses employés une procédure chirurgicale – légale et volontaire – en vertu de laquelle leur cerveau est scindé en deux. 

Concrètement, il s’agit de l’implantation d’une puce qui créé une sorte de mur dans la mémoire. Lorsque vous entrez dans l’immeuble occupé par Lumon, vous oubliez vos souvenirs personnels – si vous êtes marié, si vous avez des enfants, ce que vous avez mangé la veille. En quittant le bureau, vous vous souvenez de ce pan de votre vie mais vous oubliez tout de vos collègues ou de ce que vous avez fait au travail. 

Deux personnalités, deux vies déconnectées qui ne s’entremêlent jamais.  Tel est le cas de Mark, récemment promu chef du service de traitement de données. La nouvelle recrue Halley (Britt Lower) rejoint la petite équipe aux cotés de Irving (John Turturro) et Dylan (Zach Cherry), mais elle pose beaucoup de questions… Mark est en outre contacté chez lui par un ancien collègue (Yul Vazquez) qui assure avoir découvert des informations sur Lumon et sur la fameuse puce. Ébranlé dans ses convictions, Mark commence à tout remettre en question. A mesure qu’il s’interroge sur son identité en dehors du bureau, il prend conscience des implications de cette procédure de « dissociation » sensée optimiser le temps et alléger la charge mentale mais qui a tout du cauchemar existentiel. 

Ambiance feutrée et angoissante dans les bureaux de Lumon Industries.

Séparer de façon radicale vie privée et professionnelle : à partir de cette idée, Severance construit un thriller de science-fiction dystopique avec des scènes étouffantes et angoissantes (à l’image de celle par laquelle débute la série.) Il y a de la place pour des touches d’humour absurde et de surréalisme, mais en plongeant dans ces vies fractionnées, la série imagine un futur cauchemardesque, ouvre la porte à une succession de dilemmes éthiques kafkaïens et dessine une diatribe sociale au vitriol. 

Avant d’entrer dans la métaphore ou la parabole, il faut toutefois souligner que Severance n’est pas qu’une réflexion vide et absconse. Au contraire, elle s’appuie sur une histoire avec ses intrigues, ses rebondissements (et quels rebondissements!), ses cliffhangers et ses personnages. A mesure qu’on les découvre en dehors de leurs heures de bureau, ceux-ci prennent davantage de consistance et de profondeur, s’humanisent et montrent leurs vraies personnalités. De sorte qu’on les prend en sympathie – par exemple lorsqu’on comprend les raisons qui ont poussé Mark (Adam Scott est brillant) à accepter l’implantation de la fameuse puce.  On ne peut manquer de citer également le duo irrésistible formé par John Turturro et Christopher Walken. Le récit fonctionnerait même en dehors de sa dimension symbolique et métaphorique ; celle-ci n’en demeure pas moins essentielle. 

Avec à la réalisation Ben Stiller (l’acteur est à l’œuvre dans six des neuf épisodes) et Jeremy Hindle (Zero Dark Thirty), Severance déploie une atmosphère oppressante et anxiogène en jouant sur tout un arsenal de mise en scène, de décors et une bande-son quasi spectrale.Des couloirs blancs labyrinthiques interminables, un bâtiment parfaitement symétrique, des bureaux minimalistes aux airs rétro, des départements hermétiques dont les employés ne se rencontrent jamais (du moins, normalement), une multitude de portes qui ouvrent sur on ne sait trop quoi…  On comprend très vite que quelque chose ne va pas, dans le cadre clinique et immaculé de Lumon Indutries : tout est si net, si propre et si parfait que c’est angoissant, perturbant, monstrueux. Il suffit de regarder le générique pour se sentir mal à l’aise.

Severance utilise ce cadre et une prémisse poussée à l’extrême pour aborder des thèmes concrets et actuels, propices à des réflexions dérangeantes. La séparation entre vies privée et professionnelle, certes ; mais au-delà, se dessinent l’aliénation du personnel des grandes entreprises, la dépersonnalisation dans un contexte où le travail  effectué semble dénué de sens, l’obsession de la protection des données,  les implications de l’utilisation de la technologie, la sorte de soumission  mentale et de déshumanisation volontaire auxquelles consentent les employés de Lumon, la manière dont notre identité sociale passe par le travail, l’uniformisation de l’individu, l’hypocrisie d’une entreprise qui se présente comme une « grande famille »…  Severance, c’est The Office version Black Mirror : le rêve capitaliste et le cauchemar social, poliment dissimulés derrière l’absurde.     

Severance restera certainement comme l’une des meilleures séries de l’année. Captivante  et dérangeante, elle trouve l’équilibre parfait entre dimension métaphorique puissante et récit accrocheur. Portée par une réalisation impressionnante de maîtrise, des personnages complexes et attachants interprétés par des acteurs qui rivalisent de brio, c’est un thriller psychologique dystopique redoutable car sous-tendu par une réflexion terrifiante. Vous ne sortirez pas indemne de Severance – surtout après le cliffhanger final, qui vous fera frôler l’infarctus. Heureusement, une deuxième saison a été annoncée par Apple. Oui, par Apple. Ce qui, à tout bien considérer, ne manque pas d’une certaine ironie.

Severance
9 épisodes de 50′ environ. 
Disponible sur Apple TV+. 

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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