C’est un classique du genre, un petit bijou, qui ressort dans une version prestigieuse : L’emmerdeur avec deux géants, Lino Ventura et Jacques Brel.
L’emmerdeur est comédie noire et tendrement cruelle, une mécanique d’irritations et de quiproquos montée comme une horloge tragico-comique. Adapté d’une pièce de théâtre de Francis Veber et porté à l’écran par Édouard Molinaro en 1973, le film tient sa force d’une situation unique et d’un duo d’acteurs opposés qui se nourrissent l’un l’autre : d’un côté, le professionnel froid et méthodique ; de l’autre, l’homme perturbé, indisposant et pourtant incroyablement humain. Ensemble, ils transforment une intrigue de polar en fable sur la solitude, l’absurde et la faiblesse humaine.
Dans un hôtel, les préparatifs de Ralph (Lino VENTURA) , tueur à gages, sont contrariés par la présence de Pignon (Jacques BREL) brave paumé qui tente de se suicider dans la chambre voisine car il vient d’être abandonné par sa femme. Bien que tout les oppose, Ralph, pour ne pas compromettre son plan, se voit obligé d’aider Pignon…
Une vraie performance
La réussite du film tient beaucoup à l’opposition des personnages et au tempo de la mise en scène. Lino Ventura incarne l’homme d’action, froid, efficace, qui maîtrise les gestes et les calculs nécessaires à l’accomplissement d’une mission. Sa stature, sa diction posée et sa crédibilité comme « dur » du cinéma français ancrent le récit dans une gravité qui rend le contraste comique d’autant plus saillant. Jacques Brel, venu du monde de la chanson mais déjà actif au cinéma, joue le rôle de l’« emmerdeur » : un personnage bavard, envahissant, au bord du désarroi. Brel insuffle une humanité brute et une forme de vulnérabilité à son rôle, rendant le personnage à la fois agaçant et pathétique.

La mécanique comique s’appuie sur l’escalade des moments d’ennui et d’agacement. Les dialogues, souvent tendus entre silences pesants et monologues exaspérants, sont au cœur de l’humour. La situation contraint le tueur à des contorsions psychologiques : il doit conserver son sang-froid tout en subissant une série d’interruptions et de confessions qui le déstabilisent. Le film joue habilement sur ce balancement entre contrôle et perte de contrôle, entre rire gêné et malaise. L’empathie que le spectateur peut ressentir pour l’« emmerdeur » atténue la pure moquerie ; le personnage n’est pas réduit à une caricature, il est montré comme un homme isolé, en souffrance, qui dérange parce qu’il est lui-même victime de circonstances.
Une écriture ciselée
La narration privilégie un espace restreint — essentiellement un hôtel et ses couloirs — renforçant le sentiment d’étouffement et l’impossibilité d’échapper à la confrontation. La mise en scène de Molinaro reste sobre, centrée sur les acteurs et les échanges. Le recours à des plans serrés, la gestion des silences et le rythme des répliques contribuent à maintenir la tension tout en produisant des effets comiques. Les éléments de décor et l’éclairage servent cette mécanique sans ostentation : tout est conçu pour que l’essentiel soit la relation entre les deux protagonistes.
Outre la performance des acteurs, le film repose sur l’écriture de Francis Veber, dont la force tient à l’économie du gag et à l’observation fine des caractères. Veber a construit une forme de comédie fondée sur le contraste des personnalités, une structure qui réapparaîtra dans d’autres œuvres et qui définira une grande partie de son esthétique. L’Emmerdeur montre comment, à partir d’une situation simple, on peut extraire une dramaturgie riche en variations, où le comique naît autant des silences que des paroles maladroites.

Le film propose aussi une lecture sociale discrète : il met en lumière les masques et les rôles imposés par la société. L’homme efficace représente l’ordre et la rationalité appliquée, tandis que l’« emmerdeur » incarne la faiblesse et la marginalité. Le contraste questionne la manière dont la société tolère ou rejette l’affectivité et la fragilité. Sans lourdeur morale, le film suggère que l’agacement provoqué par la faiblesse peut masquer une forme de pitié nécessaire : l’humour devient alors un moyen de faire affleurer une sensibilité humaine sous la carapace de l’efficacité.
L’emmerdeur ou la création de Pignon
François Pignon, rôle incarné par Jacques Brel dans L’Emmerdeur, est devenu par la suite un archétype récurrent dans l’œuvre de Francis Veber. Dès sa création, Pignon est l’incarnation du « petit homme » : maladroit, bien intentionné mais socialement inadapté, souvent responsable malgré lui de catastrophes comiques. Au fil des années, et au gré des interprètes (Pierre Richard, Jacques Villeret, Daniel Auteuil, etc.), la figure a gagné en nuances. Là où les premières apparitions misaient surtout sur le ressort burlesque et la gaffe physique, les incarnations ultérieures ont ajouté une couche mélancolique : Pignon cesse d’être un simple déclencheur de gags pour devenir un miroir des fragilités humaines. Cette évolution reflète un glissement dans la comédie française vers une tonalité plus compassionnelle, où le rire sert aussi à faire sentir la solitude et la vulnérabilité. Ainsi, François Pignon, tel qu’il apparaît après L’Emmerdeur, navigue entre humour désopilant et pathétique sensible, capable d’émouvoir autant que de faire rire.