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Rattrapage d’été: Hannibal saison 3 de Bryan Fuller

L’été est propice aux rattrapages de séries. Hannibal saison 3 est un vrai petit bijou d’écriture et de mise en scène, et est sorti en DVD il y a peu. L’occasion rêvée!!

C’est quoi Hannibal saison 3 ? Démasqué, Hannibal Lecter (Mads Mikkelsen) a pris la fuite – non sans s’être offert un dernier massacre en attaquant notamment Will Graham (Hugh Dancy) et Jack Crawford (Lawrence Fishburne), laissés pour morts.  Le bon docteur parcourt désormais l’Europe et fait escale à Paris et Florence, en compagnie de sa psychiatre, Bedelia Du Maurier (Gillian Anderson). Sous une nouvelle identité, il donne des conférences universitaires, éliminant obstacles et rivaux potentiels avec l’appétit qu’on lui connaît… Rescapés du déchaînement de violence qui concluait la saison 2, Graham et Crawford traquent le tueur en série, tandis qu’un Mason Verger (Joe Anderson) atrocement défiguré a lancé un contrat pour le prendre vivant et le torturer.  Sauvé in extremis au terme d’un nouvel affrontement sanglant, Hannibal se rend aux autorités, et il est enfermé en institut psychiatrique. Mais se profile au loin l’ombre du Dragon rouge, tueur en série qui va rapprocher Will Graham et Hannibal Lecter pour une ultime confrontation…

La première saison d’Hannibal avait déjà marqué les esprits par un parti pris qui, tout en respectant le scénario de l’œuvre de Thomas Harris, portait l’histoire à un niveau symbolique voire onirique grâce à une esthétisation extrême et un fréquent recours à l’allégorie ; saluée comme un chef d’œuvre artistique, la série pouvait aussi paraître hermétique et sa richesse en sous-texte la rendait exigeante et difficile d’accès. La trame narrative restait toutefois assez marquée pour dérouler un fil conducteur auquel se raccrocher. Poussant toujours plus loin l’abstraction, Bryan Fuller a ciselé cette troisième saison en commençant par dynamiter une structure déjà mise à mal au cours de la saison précédente : quand la saison 1 était plus ou moins construite comme un procédural (une intrigue achevée à chaque épisode), et que la saison 2 se recentrait sur la relation Graham / Lecter en privilégiant l’aspect feuilletonnant, cet ultime volet est bâti selon un axe narratif linéaire, délesté des intrigues parallèles. Ou plutôt selon deux axes narratifs successifs, formant un dyptique de 6 épisodes chacun. L’épisode 7, qui voit Hannibal tuer Mason Verger pour échapper à sa vengeance marque un point de bascule : il conclut tout un pan du récit ouvert en saison 2, et entame un nouveau chapitre à partir de l’arrestation du tueur cannibale.

La première partie de cette saison est sans aucun doute l’une des réalisations les plus audacieuses depuis Twin Peaks : faisant table rase des codes qu’elle avait instauré depuis le pilote, la série accentue sa dimension contemplative en créant non plus une succession de tableaux, mais une véritable spirale visuelle, quasiment affranchie de tout marqueur spatio-temporel.  Ellipses, ruptures, flash-backs ; séquences à Paris, Florence, Baltimore, en Sicile ou en Lituanie ; projections irréelles dans le palais mental d’Hannibal Lecter : la chronologie et la géographie sont éclatées, la distorsion privant le spectateur de repère. La narration proprement dite (les meurtres commis par le Dr Lecter, l’enquête de Will Graham qui remonte jusqu’au traumatisme fondateur d’Hannibal, la traque initiée par Crawford, les recherches commanditées par Mason Verger) sont entrecoupées d’échanges détachés du factuel et purement psychologiques entre les personnages, et surtout d’images extrêmement travaillées, mettant en scène projections de sang et cadavres mutilés dans une esthétique picturale sombre et magnifiée. Si le clair-obscur des saisons précédentes rappelait les peintres du siècle d’or néerlandais comme Rembrandt ou Vermeer, l’imagerie évoque cette fois un univers Renaissance d’inspiration religieuse, empruntant autant au maniérisme italien qu’à Jérôme Bosch. Des œuvres riches en symboles, respectivement raffinée et sombres, et donc en parfaite adéquation avec une série qui ne s’est jamais cachée de vouloir transfigurer le macabre en l’élevant au rang d’art. Jusqu’ici soutiens et sous-texte de l’action, ces tableaux occupent le premier plan et deviennent l’épine dorsale d’épisodes dépourvus de ligne temporelle claire et qui, en terme de narration, semblent même stagner.

De fait, il peut sembler difficile d’entrer dans cette troisième saison, encore plus abstraite que les précédentes, et l’on risque de se perdre dans l’entrelacs des visions fantasmatiques. L’astuce consiste à lâcher prise, à se laisser porter par les images et les sensations, sans chercher le fil conducteur – il viendra en son temps… Si elle peut décontenancer, cette prépondérance du visuel sur la narration présente en outre la particularité d’accentuer la violence  physique et psychologique de certaines scènes qui surgissent en contrepoint. Elle va aussi de pair avec une redéfinition des relations entre les différents personnages, et notamment entre Will Graham et Hannibal Lecter : il faut attendre plusieurs épisodes avant qu’ils ne soient à nouveau réunis, et cette séparation forcée affecte toute la construction du récit.

Tous les protagonistes sont entièrement redéfinis au lendemain des événements traumatiques de la saison 2. Percé à jour, Hannibal peut enfin tomber le masque et laisser libre court à sa sauvagerie sans se soucier de préserver les apparences – ce qui nous permet d’approcher au plus près sa véritable nature. Paradoxalement, c’est aussi le moment où il se montre le plus humain : à travers un cadavre exposé dans une église, il met en scène son propre cœur, brisé par la trahison de Will Graham. Celui-ci apparaît au fil des épisodes comme libéré de la relation destructrice qu’il entretenait avec le psychiatre, qu’il pourchasse désormais de façon implacable et dépassionnée. Jack Crawford assume quant à lui sa propre violence et la manière dont il est prêt à sacrifier la santé mentale de Will pour arrêter Hannibal puis Francis Dolarhyde. Le caractère du Dr Alana Bloom (Caroline Dhavernas) s’est sclérosé à la suite des dommages physiques et psychologiques que lui a infligés Lecter, faisant d’elle un personnage rigide d’une froideur cynique. Enfin, Bedelia du Maurier laisse voir toute son ambiguïté, aussi bien dans la relation qu’elle entretient avec Hannibal, entre fascination et emprise mentale, que dans ses échanges avec Will Graham. On a suffisamment souligné, tout au long de la série les remarquables performances de Hugh Dancy et du fascinant Mads Mikkelsen pour insister cette fois sur l’interprétation de Gillian Anderson, qui joue avec les multiples facettes d’un personnage auquel elle insuffle une sensualité et un mélange de perversité et d’innocence qui la rendent profondément troublante.

Bien qu’elle prenne quelques libertés vis-à-vis du roman éponyme, cette première partie lui reste finalement fidèle  en la retranscrivant au niveau de l’inconscient, quand le film de Ridley Scott (2001) en était l’adaptation réaliste.  Nous l’avons dit, l’épisode 7 marque une transition. Exempt de métaphores visuelles, il se rapproche du sordide et du grotesque dans des séquences violentes contrebalancées par un humour noir revendiqué, porté par l’outrance de la mise en scène et le détachement de Mads Mikkelsen. A partir de ce moment, la série renoue avec une forme plus traditionnelle et une narration linéaire plus proche du format auquel elle nous avait habitués.  La trame autour de Mason Verger touche à sa conclusion et l’épisode s’achève sur la reddition d’Hannibal – qui, de façon révélatrice, choisit de se livrer lorsque Will lui signifie la fin de leur « amitié ».

Après cet intermède, les 6 derniers épisodes vont couvrir un ultime axe narratif qui, tout en respectant ce schéma plus classique,  s’appuie sur la charte graphique, la dynamique relationnelle et les grandes thématiques élaborées depuis le début de cette saison.  Centré sur le personnage de Francis Dolarhyde (Richard Armitage) – alias le Grand Dragon Rouge – il renvoie comme un écho aux tout premiers épisodes de la série, avec un Will Graham tentant d’entrer dans la tête du tueur en s’appuyant sur l’expertise de Lecter. A ceci près que désormais, Hannibal est à la fois enfermé en institut psychiatrique et libéré de la nécessité de cacher son vrai visage… Le paradoxe de sa situation est mis en exergue par la représentation, plus limpide que jamais, de son palais mental et de l’univers de fantasmes macabres dans lequel il évolue virtuellement.

Francis Dolarhyde est déjà intéressant en lui-même : la dualité du personnage, la façon dont il combat ses pulsions, son ambiguïté sexuelle sont toutefois plus marquées et motivées dans le roman. En revanche, Hannibal met l’accent sur la position particulière qu’il occupe malgré lui dans la relation Will / Hannibal, quelque part entre les deux. Ses doutes, la manière dont il résiste à l’appel du Dragon rouge, la possibilité de salut que lui offre sa relation avec Reba sont autant de points qui le rapprochent de Will ; l’esthétique de la matérialisation de sa folie, l’assimilation (au sens d’ingestion) de la gravure de William Blake représentant le Dragon, son identification à la créature apocalyptique le lient à Hannibal. Tout se passe comme si Dolarhyde, en se métamorphosant en Dragon rouge, réalisait une autre transmutation avortée : celle de Will Graham en Hannibal Lecter. En empêchant cette transformation, c’est comme si Will se sauvait lui-même ; en la provoquant, c’est Hannibal qui sort vainqueur de la confrontation.

Cette idée de transfiguration atteint son paroxysme alors même que s’intensifie la portée biblique des propos tenus par Hannibal. Traduction de la réflexion minutieuse menée par Bryan Fuller, cette thématique renvoie au registre pictural déployé en début de saison : on retrouve ainsi la dimension biblique, tandis que l’idée de métamorphose entendue comme renaissance renvoie à la Renaissance en tant que période de l’Histoire de l’Art.  Et si Dolarhyde se revendique de William Blake, il s’agit toujours de représentations de l’Apocalypse, moins dans le sens de destruction que dans celui de révélation.

On pourrait se lancer dans de multiples interprétations, mais dès lors qu’on aborde l’exégèse biblique, on avance en terrain miné – parce que l’exercice est intellectuellement délicat et le sujet sensible. Pour autant, il est indéniable qu’Hannibal lui-même dresse un parallèle clair, en associant Will Graham au Messie (ne parle-t-il pas de« La colère de l’Agneau », titre de l’ultime épisode ?) et en s’identifiant à Saint Jean-Baptiste. En se limitant au Hannibal Lecter de la série, il apparaît clairement que le personnage se veut à la fois l’inspirateur de Will Graham et de Dolarhyde ; qu’il se place à la fois en figure du Mal et en Jean le Baptiste. Une position par-delà le Bien et le Mal, comme un (éternel ?) retour à Nietzsche, et qui assoit l’idée, largement développée tout au long de la série, d’un Hannibal profondément nietzschéen dans sa conception de l’humain.

Il y aurait beaucoup à dire sur Hannibal en général et sur cette troisième saison en particulier ; la scène de Reba caressant le tigre anesthésié (épisode 10) pourrait faire l’objet d’un article à elle seule ! Une grande partie de l’intérêt d’Hannibal tient précisément dans le nombre infini des interprétations et analyses possibles. C’est à la fois son point fort et sa faiblesse, chacun y trouvant au final ce qu’il voudra bien y chercher – à grand renfort d’une réflexion souvent oiseuse…

Lorsque la série a été lancée en 2013, on pouvait légitimement se demander ce qui restait encore à dire, après les livres et les films consacrés à Hannibal Lecter. Au terme de 3 saisons, on ne se pose plus la question. Par ses choix graphiques osés, son esthétisation subversive de la violence, la profondeur de sa relecture, Bryan Fuller est parvenu à imposer sa vision du personnage et à transposer l’horreur et le sordide de la trilogie dans une dimension onirique fascinante. Plus qu’une adaptation, Hannibal a créé tout un univers en explicitant les sous-entendus et la richesse latente de l’œuvre de Thomas Harris. Exigeante et dérangeante, Hannibal a aussi eu le mérite d’offrir quelque chose de différent dans la masse des séries télévisées, en s’inscrivant comme une œuvre à part, inclassable et radicale. Si elle a parfois égaré les téléspectateurs et si les audiences décevantes ont eu raison de la patience de NBC, la série est restée constante dans ses ambitions et ses exigences. On regrettera cette annulation, bien que Hannibal s’achève en apothéose… Reste à savourer 3 saisons magistrales, et à rêver à un Silence des Agneaux mitonné par Bryan Fuller en guise de dessert. A déguster, bien sûr, avec un excellent Chianti… 

Hannibal – Saison 3.

13 épisodes de 45 minutes.

 Crédit photos : NBC

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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