Il est une figure historique comme horrifique : Gilles de Rais peut prétendre au titre de premier serial killer français.
Le nom de Gilles de Rais résonne à travers les siècles comme un écho lugubre, celui d’un homme passé de la lumière la plus aveuglante aux ténèbres les plus impénétrables. Dans l’imaginaire collectif, il est souvent confondu avec le personnage de Barbe-Bleue. Pourtant, la réalité historique de ce seigneur du XVe siècle dépasse largement la fiction. Guerrier d’élite, compagnon d’armes de Jeanne d’Arc et Maréchal de France, il finit sa vie sur le gibet, condamné pour des crimes si atroces qu’ils semblent avoir inventé, avant l’heure, la figure du tueur en série.
L’ascension d’un astre de guerre
Gilles de Montmorency-Laval, plus connu sous le nom de Gilles de Rais, naît vers 1405 dans une famille dont la puissance rivalise avec celle des rois. Orphelin très jeune, il hérite d’une fortune colossale et de terres s’étendant de la Bretagne au Poitou. Éduqué dans le culte de la chevalerie mais aussi dans une certaine indiscipline, il devient l’un des plus brillants capitaines de son temps.
Sa rencontre avec Jeanne d’Arc en 1429 marque le sommet de sa carrière. Le roi Charles VII lui confie la protection de la Pucelle. Ensemble, ils brisent le siège d’Orléans et ouvrent la route du sacre à Reims. À seulement 25 ans, Gilles de Rais reçoit le bâton de Maréchal de France, la plus haute distinction militaire. Il est alors le héros de la nation, le défenseur de la couronne, un homme au-dessus de tout soupçon.
La chute dans l’abîme : alchimie et magie noire
C’est après le retrait de la vie militaire, suite à la mort de Jeanne d’Arc et à une semi-disgrâce à la cour, que la personnalité de Gilles de Rais bascule. Retiré dans ses châteaux de Tiffauges et de Machecoul, il commence à mener une vie de faste frénétique. Il entretient une chapelle privée d’une richesse inouïe, finance des spectacles de théâtre monumentaux et dilapide son héritage à une vitesse qui inquiète sa famille.
Ruine oblige, il se tourne vers l’alchimie pour tenter de fabriquer de l’or. Il s’entoure de personnages douteux, dont le prêtre apostat italien Francesco Prelati. Ensemble, ils s’enfoncent dans l’occultisme. Gilles de Rais cherche à invoquer un démon nommé « Baron » pour retrouver sa puissance financière. C’est dans ce climat de mysticisme dévoyé et de frustration de pouvoir que débutent les disparitions d’enfants.
Le mécanisme de l’horreur
Pendant près de huit ans, une traînée de terreur s’étend autour de ses domaines. Des petits bergers, des mendiants ou des enfants de paysans s’évaporent sans laisser de trace. Le mode opératoire est toujours le même : ses serviteurs, dévoués corps et âme, attirent les jeunes victimes au château sous prétexte de charité ou de service domestique.
À l’intérieur des murs épais de Tiffauges, le Maréchal de France se transforme en bourreau. Si le terme de « tueur en série » n’existe pas au Moyen Âge, Gilles de Rais en présente toutes les caractéristiques : la répétition, le plaisir sadique, la ritualisation et l’absence totale de remords immédiats. Il ne tue pas par nécessité, mais par une pulsion morbide qu’il décrira plus tard avec une précision effrayante lors de son procès. On estime aujourd’hui le nombre de ses victimes entre 100 et 200, bien que les chiffres de l’époque aient pu être gonflés par l’horreur des découvertes.
Un procès sans précédent
L’immunité du seigneur finit par se fissurer en 1440. Gilles de Rais commet l’erreur fatale d’enlever un clerc en plein office religieux pour un litige financier. C’est l’incident de trop. L’Église et le Duc de Bretagne, qui lorgne sur ses terres restantes, lancent une enquête.
Le procès qui se tient à Nantes est exceptionnel à plus d’un titre. Pour la première fois, la justice médiévale se confronte à des crimes qui sortent du cadre de la guerre ou de la vengeance politique. Face aux témoignages de ses complices et à l’accumulation de preuves macabres (vêtements ensanglantés, restes humains retrouvés dans les latrines), le Maréchal finit par avouer.
Dans un accès de contrition spectaculaire, il demande pardon aux familles des victimes. Sa condamnation est double : il est condamné à être pendu pour ses crimes civils, puis brûlé pour hérésie et sodomie. Le 26 octobre 1440, il monte sur l’échafaud devant une foule immense, partagée entre la haine du monstre et la fascination pour le grand seigneur déchu.
Héritage d’une légende noire
Gilles de Rais a-t-il été victime d’un complot politique visant à le déposséder de ses biens ? Certains historiens ont soulevé cette hypothèse au XXe siècle. Cependant, l’analyse moderne des minutes du procès et la cohérence des récits des serviteurs corroborent la thèse d’une pathologie criminelle réelle.
Plus qu’un simple criminel, Gilles de Rais est devenu un mythe. Charles Perrault s’est-il inspiré de lui pour créer Barbe-Bleue ? Si le personnage littéraire tue ses femmes et non des enfants, l’analogie du château sanglant et du secret derrière la porte close lie indubitablement les deux figures.
Aujourd’hui, les ruines du château de Tiffauges se dressent toujours dans le ciel vendéen. Elles restent le témoin muet de cette époque où l’un des plus grands héros de France devint son plus terrible prédateur, laissant derrière lui une énigme psychologique que la criminologie moderne tente encore de décrypter. Gilles de Rais demeure, dans les annales du crime, le premier « monstre » français dont la folie a défié la raison d’un siècle entier.