Ludique et érudite, Ceci n’est pas un crime dynamite les codes du mystère criminel sous l’œil malicieux de René Magritte et de Salvador Dalí.
C’est quoi, Ceci n’est pas un crime ? Angleterre, 1936. Dans un manoir isolé appartenant à l’énigmatique Lord James, une poignée d’artistes surréalistes parmi les plus influents d’Europe se retrouvent pour préparer une exposition d’envergure internationale. Parmi eux : René Magritte (Pierre Gervais), Salvador Dalí (Iñaki Mur), Man Ray (Frank Bourke), Lee Miller (Florence Hall) ou encore Max Ernst (Mike Hoffman). Mais après une première nuit d’excès, la fête vire au cauchemar : Magritte se réveille à côté d’un cadavre, mis en scène comme dans son tableau Les Amants. Les enquêteurs de Scotland Yard mettent le domaine en quarantaine : le coupable est forcément parmi les occupants de la demeure… Alors qu’il est le principal suspect, Magritte s’improvise détective pour tenter de se disculper.
CANNESERIES 2025
Ceci n’est pas un crime… mais c’est une sacrément bonne série. Imaginez un whodunit en apparence classique, qui bascule rapidement dans tout autre chose. Parce que ses personnages ne sont pas n’importe qui : ils s’appellent Magritte, Dalí, Ernst, et ils vont nous entraîner dans une histoire aussi surréaliste que leurs œuvres.
Derrière ce projet singulier, on retrouve un trio de créateurs belges — Christophe Dirickx, Matthias Lebeer et Paul Baeten – qui ont eu l’idée d’une juxtaposition insolite et intrigante : Agatha Christie, le surréalisme. Le résultat est une mini-série de six épisodes de 45 minutes, présentée à Cannes Séries. Une œuvre brillante et déroutante, ludique et intelligente, en tout cas profondément originale et qui prend un malin plaisir à jouer avec les attentes du spectateur.
Un polar déconstruit par le surréalisme
À première vue, Ceci n’est pas un crime adopte la structure la plus classique du genre : un manoir dans la campagne anglaise, un meurtre en huis-clos, une enquête et une multitude de suspects. Un héritage direct des romans d’Agatha Christie ou des variantes cinématographiques comme A couteaux tirés. Mais très vite, la série sabote ses propres fondations. Là où le polar traditionnel promet une vérité claire, chaque indice peut être ici une illusion. La référence au tableau La Trahison des images — et à sa célèbre formule « Ceci n’est pas une pipe » — devient un manifeste : ce que l’on voit ne correspond pas forcément à la réalité.
Le premier meurtre reproduit le tableau de Magritte Les Amants ; d’autres meurtres surviennent, chacun inspiré d’œuvres surréalistes. Et dans ce contexte, les indices deviennent symboles, les certitudes se fissurent. Magritte se transforme malgré lui en enquêteur improvisé, tentant de démêler un mystère où la logique elle-même semble vaciller. À mesure que les jours passent et que l’exposition approche, la tension monte d’un cran, transformant le huis clos en véritable cocotte-minute.

L’idée de génie, c’est que le surréalisme ne se limite pas à l’esthétique : il contamine la narration elle-même. Les crimes sont des mises en scène, les indices des métaphores, et l’enquête un labyrinthe mental. Résoudre l’énigme importe moins que comprendre les règles du jeu — ou accepter qu’il n’y en ait pas, ce qui constitue en soi une forme de vertige.
Une galerie d’artistes, entre hommage et réinvention
L’un des grands défis de la série était d’incarner des figures historiques et invoquer des génies du surréalisme sans tomber dans la caricature. Pari globalement réussi, en particulier en ce qui concerne Magritte et Dalí. Le premier, interprété par Pierre Gervais, devient un observateur méthodique, presque détaché, en contraste avec le chaos ambiant. À l’inverse, le second, incarné par Iñaki Mur, est un véritable catalyseur dramatique : imprévisible, drôle, parfois irritant, mais toujours fascinant.
Les interactions entre les personnages constituent l’un des plaisirs majeurs de la série. Rivalités artistiques, tensions amoureuses, ego démesurés : loin des icônes figées, ces artistes apparaissent comme de jeunes créateurs en devenir, encore en construction.
Ce choix apporte une dimension contemporaine au récit. En humanisant ces figures mythiques, la série crée un pont entre les années 1930 et notre regard actuel sur la création artistique, rendant l’ensemble plus accessible et incarné. La série redonne aussi une place à des artistes moins connues, à l’instar de la photographe Lee Miller ou la poétesse Sheila Legge.
Une expérience visuelle et narrative audacieuse
A noter que Ceci n’est pas un crime s’ancre dans un contexte historique réel. Le personnage de Lord James évoque Edward James, grand mécène du surréalisme, tandis que l’intrigue fait écho à l’exposition internationale de 1936 à Londres. La série bénéficie également du soutien de la fondation Magritte qui a permis l’utilisation de certaines œuvres, renforçant ainsi l’authenticité visuelle.

Esthétiquement, la série est une pépite. Chaque plan semble pensé comme une composition picturale, intégrant références artistiques et jeux de perspective. L’influence de Man Ray, en particulier, se ressent autant dans la photographie que dans la mise en scène. Le ton lui-même oscille entre comédie, satire et mystère – avec au final une intrigue policière aboutie, qui ne déçoit pas, conjuguant habilement la forme et le fond.
Certes, à force de jouer avec les codes esthétiques (séquences oniriques, notamment), la série perd parfois en lisibilité. Mais c’est aussi tout ce qui fait son charme. Au lieu d’un énième whodunit, Ceci n’est pas un crime propose presque une expérience, au-delà du simple récit. En injectant la logique (ou l’absence de logique) du surréalisme dans la mécanique, elle transforme une intrigue familière en terrain d’expérimentation.
Pour Frida Kahlo, « le surréalisme est la surprise magique de trouver un lion dans un placard, là où on était sûr de trouver des chemises ». La magie de Ceci n’est pas un crime, c’est d’y trouver une série malicieuse et érudite mais aussi accessible et plaisante. À mi-chemin entre polar, comédie et essai artistique, elle propose une relecture audacieuse d’un genre pourtant ultra-codifié. Imparfaite, parfois déroutante, mais indéniablement singulière, on savoure son audace, son intelligence et sa capacité à surprendre là où on ne s’y attendait plus.