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Football féminin : pourquoi les joueuses sont plus exposées aux ruptures du ligament croisé ?

Lena Oberdorf, Jade Le Guilly, Lisa Lichtfus. La liste s’allonge semaine après semaine. Le ligament croisé antérieur (LCA) est devenu la blessure emblématique du football féminin moderne. Selon plusieurs études, les joueuses ont entre deux et huit fois plus de risques de se rompre ce ligament que leurs homologues masculins. Un écart saisissant, qui s’explique par une combinaison de facteurs biologiques, anatomiques et structurels.

Une blessure qui frappe partout, tout le temps

Les statistiques sont éloquentes. En Angleterre, une joueuse de WSL (Premier League féminine) se blesse toutes les 1 188 minutes de jeu, contre 8 550 minutes en Premier League. Aux États-Unis, la MLS a recensé dix ruptures du LCA en 2023, là où la NWSL, son équivalent féminin, en comptait trente-deux la même année. L’Équipe, qui a consacré un article à la question, relève que ces écarts illustrent un phénomène bien documenté par la communauté médicale. À activité identique et à nombre d’heures de pratique équivalentes, les femmes subissent entre quatre et six fois plus de lésions du LCA que les hommes.

Cette réalité touche l’ensemble des disciplines à pivot-contact. Selon une revue de la littérature scientifique publiée par Payrot de Fontenay et al., les basketteuses présentent un risque trois fois supérieur à leurs homologues masculins, les handballeuses et les footballeuses deux fois plus. C’est pourquoi la FIFPRO, la FA anglaise, Nike et l’Université de Leeds Beckett ont lancé en 2024 un programme de recherche sur trois ans. « Les joueuses ont demandé, à juste titre, des recherches plus approfondies sur ces blessures », a déclaré Alex Culvin, responsable du football féminin à la FIFPRO. « Ce projet répond à leurs besoins, mais aussi à ceux du football dans son ensemble », a-t-il ajouté.

L’anatomie et les hormones, premiers coupables

La première explication est anatomique. Le bassin des femmes est naturellement plus large, ce qui modifie l’orientation du fémur vers le genou. Cela crée un angle plus prononcé entre la cuisse et le tibia, que les spécialistes appellent l’angle Q. En conséquence, le genou subit des contraintes en rotation plus importantes lors des appuis ou des changements de direction. Par ailleurs, l’échancrure intercondylienne, le passage osseux par lequel transite le ligament croisé antérieur, est en moyenne plus étroite chez les femmes. Le ligament y est donc plus exposé aux forces mécaniques. Les ischio-jambiers, muscles qui contribuent à stabiliser l’articulation, présentent également une souplesse plus marquée chez les femmes, ce qui réduit leur capacité à amortir les contraintes du genou.

À ces facteurs anatomiques s’ajoutent des éléments hormonaux. Les œstrogènes agissent directement sur la laxité des tissus ligamentaires en augmentant la souplesse des articulations, rendant ainsi le genou plus instable lors des gestes à risque. Des études ont tenté d’établir un lien avec le cycle menstruel. Néanmoins, le Dr Okholm Kryger, maîtresse de conférences en médecine du sport à l’Université St Mary’s de Londres, tempère ces conclusions : « Certaines études, de qualité assez limitée, ont été menées sur le lien entre le cycle menstruel et le risque de rupture du ligament croisé antérieur. Mais c’est très difficile à étudier car cela nécessite des prélèvements sanguins ou salivaires réguliers. » Les données disponibles restent donc insuffisantes pour établir un lien de causalité clair.

Préparation physique et inégalités structurelles, des causes trop souvent oubliées

Au-delà de la biologie, les conditions d’entraînement jouent un rôle tout aussi déterminant. Une étude publiée en 2021 dans le British Journal of Sports Medicine souligne que les footballeuses accèdent moins facilement à des structures adaptées et à un encadrement médical spécialisé. Dès lors, leur corps supporte des charges d’entraînement sans la préparation préventive nécessaire pour limiter les risques.

Maxime Jacques, ancien préparateur physique au FC Fleury 91 en D1 Arkema et au Brooklyn FC, est formel. « On ne peut pas entraîner une femme comme un homme. Ce n’est strictement pas possible », tranche-t-il. Il pointe également une réalité qui persiste dans certains clubs en montée de division : « À Fleury, on avait la chance d’avoir d’excellentes installations, tout le matériel nécessaire pour prendre soin de nos athlètes. Mais certains clubs qui montent en D1 n’ont pas encore ces moyens. Et parfois, à force de vouloir combler l’écart avec les grosses équipes, on tombe dans le surentraînement. »

Nicolas Bacchetta, médecin du sport à Marseille, rappelle par ailleurs que cette blessure engendre des séquelles souvent sous-estimées. « Les risques à court, moyen et long terme, c’est la perte de performances surtout, et donc de perte de niveau, de difficultés de reprises et de douleurs chroniques. Ça peut être associé parfois à des lésions des ménisques et des lésions articulaires », explique-t-il. En définitive, réduire l’écart entre les sexes passe autant par une meilleure prise en charge médicale que par une préparation physique pensée pour le corps féminin. Alex Culvin, de la FIFPRO, résume ainsi la problématique : « Aujourd’hui, on parle trop simplement des LCA. Il faut regarder plus large, l’environnement, la structure, le contexte dans lequel évoluent les joueuses. »

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