Avant la céramique usinée au micron, on a réparé les bouches avec de l’or étrusque, du fémur de bœuf, des défenses d’hippopotame et, pendant une bonne partie du XIXe siècle, avec les dents de soldats morts au combat.
Dans ce petit voyage de 2 700 ans de bricolage buccal, et il y a des passages où vous allez serrer les vôtres.
Les Étrusques avaient sept siècles d’avance
Retour au VIIe siècle avant notre ère, en Toscane. Les Étrusques, ce peuple d’orfèvres que les Romains finiront par absorber, fabriquent déjà des appareils en fines bandes d’or, rivetées autour des dents saines, dans lesquelles on vient loger une dent. Parfois une vraie dent humaine récupérée, parfois une dent de veau retaillée.
C’est bluffant de modernité. On tient là l’ancêtre direct de la prothèse dentaire telle qu’on la conçoit encore aujourd’hui. Les archéologues débattent encore de la fonction exacte de ces bijoux. Beaucoup penchent pour un marqueur social réservé aux femmes des grandes familles.
Ensuite, deux mille ans de vide sidéral
Rome copie les Étrusques, puis on n’invente à peu près plus rien. Au Moyen Âge, la dentisterie est exercée par des barbiers, des forgerons et des arracheurs de dents de foire. La solution universelle : la pince.
Il faut attendre Pierre Fauchard pour que ça bouge de nouveau. Ancien chirurgien de la marine royale, installé à Paris, il publie en 1728 Le Chirurgien dentiste, ou Traité des dents, le premier ouvrage qui décrit l’anatomie de la bouche, les maladies, les extractions et les prothèses dans un même volume.
Fauchard travaille l’ivoire, invente des systèmes de ressorts pour maintenir les appareils en place, décrit comment redresser des dents mal alignées. Il impose aussi le terme « chirurgien-dentiste » pour se distinguer des charlatans qui opéraient sur les places de marché. Deux siècles et demi plus tard, c’est toujours le nom du métier.
Le pire marché de l’histoire
18 juin 1815, Waterloo. Près de 50 000 hommes tombent en une journée. Dans les heures qui suivent, des pilleurs, des habitants et parfois des soldats survivants arpentent le champ de bataille avec des pinces. Pour les dents.
Elles sont triées, expédiées en Angleterre par tonneaux entiers, bouillies (c’était là toute la stérilisation), débarrassées de leurs racines, puis fixées sur des plaques d’ivoire. On laissait les molaires sur place, trop dures à extraire et trop compliquées à monter. Le musée de la British Dental Association et les collections britanniques conservent plusieurs de ces appareils, dont certains sont exposés aujourd’hui.
Les dentistes britanniques vendaient ces prothèses sous l’appellation « dents de Waterloo », et c’était un label de qualité : garanti provenant de jeunes hommes en bonne santé, morts à la fleur de l’âge, et non de condamnés exécutés ou de cadavres déterrés par des pilleurs de tombes.
Puis on a fait de la chimie
La porcelaine arrive à la fin du XVIIIe siècle, le caoutchouc vulcanisé au XIXe. Pour la première fois, un ouvrier peut s’offrir un dentier. Le protocole actuel n’a pourtant plus rien à voir. Le matériau vedette, c’est l’oxyde de zirconium stabilisé à l’yttrium. Une couronne en zircone encaisse des contraintes de flexion de l’ordre de 900 à 1 200 MPa, très au-delà de ce qu’une mâchoire humaine peut produire. C’est pour cela qu’on l’utilise pour revêtir les fusées.
Le vrai progrès
De la dent de veau étrusque à une céramique qui bloque ses propres fractures, il aura donc fallu 2 700 ans. Reste que la révolution la plus importante est dans le fait qu’on garde nos dents. Fluor, brossage quotidien, détartrage, dépistage des caries : nos arrière-arrière-grands-parents, eux, considéraient comme normal d’être édentés à cinquante ans.
Alors la prochaine fois que vous redoutez le fauteuil du dentiste, souvenez-vous qu’il y a deux siècles, l’alternative consistait à porter dans la bouche les dents bouillies d’un inconnu tombé en Belgique.