Avec Eldorado, Arte raconte une affaire industrielle, politique et financière rocambolesque dans la France de la fin des années 1970.
C’est quoi, Eldorado ? 1976. Trois ans après le choc pétrolier, la France cherche désespérément du pétrole et rêve de retrouver son indépendance énergétique. Arnaud de Toledo (Jérémie Renier), un aristocrate belge ruiné passionné de science, débarque avec une technologie inédite, capable de radiographier les couches terrestres et de repérer du pétrole… depuis un avion. Pour Elf Aquitaine, l’invention pourrait être révolutionnaire ; pour Léo Sarda (Karim Leklou), jeune cadre ambitieux, c’est l’occasion rêvée de redorer son blason aux yeux de son beau-père (Patrick Chesnais), PDG de Elf. Tout le monde – y compris l’État français – a une bonne raison d’investir dans cet eldorado technologique. Sauf que derrière cette promesse se cache une gigantesque supercherie.
FESTIVAL DE LA FICTION TV 2026
Oui, les « avions renifleurs » ont vraiment existé
Il y a des séries dont le scénario paraît tellement improbable qu’on a du mal à y croire. Même quand elles sont basées sur des faits réels. C’est le cas de Eldorado, présentée à Séries Mania 2026 (avec le prix du meilleur acteur décerné à Karim Leklou) et maintenant au Festival de la fiction de La Rochelle. La série revient en six épisodes sur la rocambolesque affaire des « avions renifleurs » – le nom lui-même ressemblant à une plaisanterie.
Pour comprendre Eldorado, il faut resituer les faits. Après le choc pétrolier de 1973, la France a des idées… mais pas de pétrole. La question de l’indépendance énergétique devient une priorité stratégique. Elf Aquitaine s’intéresse alors à un procédé présenté comme révolutionnaire : depuis un avion, des appareils seraient capables de détecter des nappes de pétrole enfouies sous terre.
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Le projet remonte jusqu’aux plus hautes sphères de l’État : le président Valéry Giscard D’estaing donne son accord et les expériences commencent. Des avions sont équipés, des géologues d’Elf suivent les opérations et des centaines de millions de francs sont engagés dans le plus grand secret.
Le problème ? Le procédé ne fonctionne pas et n’a jamais fonctionné. La supercherie est découverte en 1979, avant que le scandale ne devienne véritablement public quelques années plus tard lorsque Le Canard enchaîné en révèle une partie en 1983.
Entre thriller et comédie absurde
Eldorado ne livre pas une reconstitution méticuleuse de l’affaire, mais la transforme en récit romanesque et assume de prendre des libertés. Un choix d’autant plus pertinent que les zones d’ombre qui subsistent permettent difficilement d’en proposer une version définitive.
On suit la mise en œuvre du projet à travers les inventeurs, les cadres d’Elf, les politiques, les investisseurs… Mais les deux personnages au cœur de l’histoire, Arnaud de Toledo et Florindo Bonamici, sont des versions romancées des véritables protagonistes de l’affaire ; d’autres, comme Léo Sarda sont entièrement fictifs ; la présence de la fille de Arnaud dessine une histoire familiale plus intime. Le casting est aussi l’un des atouts de la série – notamment Jérémie Renier et Karim Leklou.

Dans une atmosphère seventies aux tons légèrement sépia, l’ensemble a un parfum de grande aventure industrielle. Mais plutôt que de se concentrer uniquement sur le scandale et ses répercussions, Eldorado s’intéresse surtout à la manière dont il a pu se produire. La série comprend une chose essentielle : cette histoire est tellement énorme qu’il serait dommage de la raconter sans humour.
Il y a quelque chose de profondément burlesque dans cette France persuadée qu’elle va révolutionner la prospection pétrolière grâce à un appareil dont personne ne semble vraiment comprendre le fonctionnement. Et pourtant, derrière le côté presque comique de la situation se cachent des enjeux politiques et financiers considérables.
Une entrée en matière volontairement floue
Eldorado demande au spectateur un petit effort pour entrer dans son récit. Les personnages sont nombreux, leurs objectifs ne sont pas immédiatement limpides et, si l’on ne connaît pas l’affaire des avions renifleurs, difficile de savoir exactement où la série veut nous emmener. Qui sont réellement ces inventeurs ? Qui croit sincèrement à cette technologie ? Qui manipule qui ? Voire : est-ce qu’il y a seulement une personne qui ne cherche pas à arnaquer quelqu’un d’autre ?
Cette confusion n’est pourtant pas accidentelle. Le réalisateur Louis Farge explique avoir voulu placer le spectateur « à hauteur » des personnages, pour qu’il puisse croire avec eux avant de comprendre progressivement ce qui cloche. Le problème, c’est que cette volonté d’épouser leur aveuglement produit aussi un effet secondaire : le spectateur, lui, peut parfois simplement avoir l’impression d’être perdu.

Heureusement, à mesure que les pièces du puzzle se mettent en place, que les ramifications industrielles, financières et politiques se multiplient, Eldorado devient beaucoup plus lisible et beaucoup plus intéressante. Car son véritable sujet n’est finalement pas seulement l’arnaque : c’est la croyance. La croyance dans une technologie miracle, dans un homme providentiel, dans la réussite française et dans cette promesse folle de pouvoir trouver du pétrole depuis le ciel.
Plus le projet prend de l’ampleur, plus il devient difficile de reconnaître qu’on s’est peut-être trompé. L’argent investi, les intérêts politiques, la réputation des responsables impliqués : tout pousse à continuer. Et c’est là que la série dépasse le simple récit d’une escroquerie des années 1970 : elle montre comment une idée présentée comme altruiste – au départ, Toledo mène ses recherches pour tenter de résoudre les problèmes liés au réchauffement climatique et à la sécheresse – va progressivement se transformer en une formidable machine à fantasmer le pétrole. Une promesse technologique illusoire peut ainsi prendre des airs de certitude, simplement parce que suffisamment de personnes ont intérêt à y croire.
En choisissant de raconter une vieille affaire politico-financière que beaucoup ont oubliée, avec une technologie aussi improbable qu’un avion capable de « renifler » du pétrole, Eldorado réussit un pari risqué. La série tire de ce scandale un récit étonnamment moderne sur l’illusion, l’ambition et notre fascination pour la promesse de l’innovation. Et elle nous rappelle surtout que les histoires les plus invraisemblables ne sont pas toujours celles que les scénaristes inventent.