La chanson populaire française vient de perdre l’une de ses artisanes les plus talentueuses. Vline Buggy, de son vrai nom Liliane Konyn, s’est éteinte à l’âge de 97 ans.
Derrière son patronyme de fantaisie — un double hommage intime scellé avec sa sœur disparue prématurément au début des années 1960 —, se cachait une plume d’une redoutable efficacité, capable de capter l’air du temps et de le transformer en refrains immortels.
L’architecte des premiers éclats yé-yés
Rien ne prédestinait cette grande travailleuse des mots à façonner le destin des idoles de la jeunesse, si ce n’est un sens inné de la formule rythmée et de la mélodie qui accroche l’oreille. Au mitan du vingtième siècle, alors que le paysage radiophonique change de visage sous l’impulsion des vagues anglo-saxonnes, elle trouve sa place dans l’écurie des Éditions Tropicales.
C’est là que tout bascule lorsqu’on lui confie l’adaptation d’un titre des Everly Brothers. En versifiant Made to Love, elle accouche de Belles ! Belles ! Belles !, propulsant instantanément un jeune chanteur nommé Claude François vers les sommets. Ce coup d’essai magistral ouvre la voie à une collaboration au long cours. De Le Jouet extraordinaire à d’autres tubes virevoltants, Vline Buggy comprend mieux que quiconque les aspirations d’une jeunesse en plein essor, qu’elle traduit par des mots simples, ancrés dans la mémoire collective.
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Une palette éclectique au service des légendes
Réduire son talent au seul registre yé-yé serait pourtant passer à côté de l’immense diversité de son œuvre. Sa rigueur d’écriture et son intelligence mélodique l’ont amenée à collaborer avec les plus grands, sans jamais se répéter.
Pour Johnny Hallyday et Hugues AuFfray, elle participe à l’écriture de textes poignants ou ancrés dans le réel, à l’image du Pénitencier ou d’Adieu monsieur le professeur. Quelques années plus tard, elle sait infléchir sa plume vers les grandes fresques sociétales de la variété française pour Michel Sardou (Les Bals populaires). Sa dextérité s’étend même au petit écran, puisqu’elle signe le texte du générique de Châteauvallon, épousant les drames de cette grande saga télévisée des années 1980.
Cette même décennie la voit d’ailleurs signer l’un des comebacks les plus fulgurants de la décennie avec Herbert Léonard, en écrivant les paroles du fulgurant Pour le plaisir, porté par la musique de Julien Lepers.
Le triomphe de la discrétion
Dans un milieu du spectacle souvent prompt à la surexposition, Vline Buggy a traversé les décennies avec une élégante retenue. Son métier relevait de l’horlogerie fine : ajuster chaque syllabe pour qu’elle épouse la respiration de l’interprète, trouver l’évocation qui fait mouche dès la première écoute, s’effacer derrière la voix des stars tout en portant la responsabilité de leur succès.
Avec son départ, c’est toute une époque de la chanson française artisanale et exigeante qui s’éloigne. Mais ses textes, fredonnés par des générations de mélomanes aux quatre coins de l’Hexagone, continuent de témoigner du passage d’une immense parolière.