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On débriefe pour vous … À l’est d’Eden, adaptation de Steinbeck entre ombre et rédemption

Cette adaptation d’À l’est d’Eden, monument de la littérature américaine, interroge sur ce que nous héritons de notre famille… et ce que nous pouvons choisir d’en faire.

C’est quoi, À l’est d’Eden ? États-Unis, fin du XIXe siècle. En pleine nuit, Cathy (Florence Pugh), couverte de sang, s’effondre devant une ferme. Elle est découverte par Adam Trask (Christopher Abbott), qui se précipite pour lui venir en aide et décide de l’héberger, le temps qu’elle se remette. Son frère Charles (Mike Faist), en revanche, est beaucoup plus méfiant face à cette inconnue surgie de nulle part. Petit à petit, Cathy va prendre une place de plus en plus importante dans la vie des deux frères. C’est le point de départ d’un récit courant sur plusieurs générations, avec en toile de fond la recherche de l’amour parental, la jalousie, la culpabilité et la question de savoir si on est condamné à reproduire ce que nos parents nous ont transmis.

Publié en 1952, À l’est d’Eden est l’un des romans les plus ambitieux de John Steinbeck. L’écrivain y raconte l’histoire des Trask et des Hamilton dans la Californie du début du XXe siècle, en mêlant saga familiale, récit biblique et réflexion sur le bien, le mal et le libre arbitre.

Pour Netflix, Zoe Kazan adapte cette histoire en sept épisodes – succédant ainsi à son grand-père Elia, qui avait porté le roman au cinéma en 1955 avec James Dean. Au cœur du récit : Cathy, jeune femme indépendante et insaisissable qui va bouleverser le destin des frères Adam et Charles Trask. Florence Pugh lui prête une présence magnétique, tandis que Christopher Abbott et Mike Faist incarnent les deux frères. La série passe ensuite à la génération suivante, avec Cal et Aron, les fils d’Adam, confrontés à leur tour aux conséquences des choix de leurs parents.

Cathy, monstre ou victime ?

Forcément, adapter une histoire qui traverse plusieurs décennies et plusieurs générations est un exercice délicat, pour une mini-série. En seulement sept épisodes, À l’est d’Eden bénéficie d’une belle ampleur, d’une mise en scène somptueuse et d’une photographie élégante même si le matériau littéraire est compressé. La série prend le temps de raconter l’ensemble de l’histoire – mais contrairement au film, elle redonne à Cathy une place centrale.

Cathy – magistralement incarnée par Florence Pugh – est un personnage particulièrement difficile à aimer : calculatrice, manipulatrice, capable d’une violence froide et prête à tout pour préserver son indépendance. Mais Zoe Kazan refuse de l’enfermer dans cette définition. La série cherche à comprendre comment cette femme s’est construite. Elle ne demande pas au spectateur de pardonner ou excuser Cathy, mais de regarder autrement ce qu’elle est devenue. 

Son passé remet en perspective certains de ses comportements sans les rendre moins terribles. La série s’intéresse ainsi à la frontière entre ce qui nous est fait et ce que nous faisons ensuite aux autres. Cathy a été confrontée très tôt à la violence et à la peur ; elle développe une obsession pour le contrôle et refuse de dépendre de qui que ce soit, quitte à détruire les personnes qui l’entourent. Elle a construit son existence autour de la conviction que le monde est dangereux et qu’elle doit toujours être celle qui frappe la première.

Cathy va bouleverser la vie de Adam et Charles Trask

Le Bien et le Mal comme héritage familial

Derrière les décors d’époque et la grande fresque familiale, la série parle d’une question étonnamment contemporaine : sommes-nous condamnés à reproduire ce que notre famille nous a transmis ?

Adam et Charles sont déjà façonnés par leur père Cyrus, qui oppose ses deux fils et projette sur eux ses propres attentes. Chacun grandit avec une place assignée et une blessure à défendre. Puis Cal et Aron héritent à leur tour de cette histoire qu’ils n’ont pourtant pas choisie.

La violence ne circule donc pas uniquement sous sa forme physique. Elle passe par les silences, les secrets, les comparaisons, les attentes parentales, les traumatismes subis.

C’est ce qui rend la relation entre Cal et Aron particulièrement forte : chacun tente de comprendre ce qu’il est censé être. L’un porte le poids de ce qu’il croit avoir hérité de sa mère ; l’autre s’accroche à une vision idéalisée du bien. Deux manières de chercher une réponse à la même question : peut-on échapper à sa famille ?

« Timshel » : et si le choix restait possible ?

La grande idée de Steinbeck, que Zoe Kazan place au centre de sa série, tient dans un mot : timshel. Une notion issue de l’histoire de Caïn et Abel, traduite par « tu peux » plutôt que par « tu dois ». Autrement dit : le mal existe, l’héritage existe, les blessures existent… mais rien de tout cela ne décide entièrement de ce que nous allons devenir.

La série ne prétend pas que tout le monde dispose des mêmes armes pour choisir. Quand on a été blessé très tôt, le choix existe, mais il n’est pas exercé depuis une position d’égalité. On ne choisit pas depuis une page blanche. On choisit avec un système intérieur qui a appris très tôt que l’amour pouvait être dangereux, que dépendre de quelqu’un exposait à la blessure et que montrer ses besoins pouvait être utilisé contre soi.

Florence Pugh incarne Cathy, femme insaisissable prisonnière de son passé

Mais À l’est d’Eden refuse de conclure que nous sommes prisonniers de notre passé. Au-delà de la simple saga familiale, le véritable sujet n’est finalement pas de savoir qui est bon ou mauvais, mais si l’on est obligé de devenir ce que notre famille a décidé que l’on serait.

À l’est d’Eden n’est pas une adaptation qui cherche simplement à illustrer Steinbeck. Elle dialogue avec lui, déplace son regard et pose des questions qui résonnent encore aujourd’hui : que faisons-nous de ce que nos parents nous transmettent ? Sommes-nous responsables de ce que nous devenons ? Et surtout, jusqu’où notre passé peut-il décider à notre place ? Une fresque familiale sombre, ambitieuse et parfois vertigineuse, qui trouve dans timshel sa plus belle idée : tu peux encore choisir. 

A l’Est d’Eden
7 épisodes de 55′ environ
Sur Netflix

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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