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C’était en 1986 … le lancement de la série L.A. Law qui révolutionnera la série judiciaire

À l’automne 1986, un générique entêtant, ponctué par le claquement métallique d’une plaque d’immatriculation californienne sur la calandre d’une Mercedes, envahit les écrans américains. NBC vient de lancer L.A. Law (diffusée en France sous le titre La Loi de Los Angeles). En l’espace de quelques mois, ce qui n’aurait pu être qu’un simple feuilleton de plus sur des avocats en costume trois-pièces devient un véritable phénomène de société.

Créée par le roi du polar télévisuel Steven Bochco et l’ancienne avocate devenue scénariste Terry Louise Fisher, la série va profondément bousculer les codes de la fiction occidentale. Mais son coup d’éclat le plus spectaculaire ne s’est pas joué sur les écrans de télévision, mais bien sur les bancs des universités américaines, en déclenchant une vocation massive et inédite chez les étudiants de la génération Reagan.

Le miroir flamboyant des années Reagan

Avant L.A. Law, le drame juridique à la télévision se résumait souvent à la formule immuable et rassurante de Perry Mason : un avocat idéaliste défend un innocent, pousse le véritable coupable aux aveux lors d’un contre-interrogatoire théâtral, et la justice triomphe immanquablement dans un tribunal aux boiseries austères. Le bien d’un côté, le mal de l’autre, et une morale sauve en moins de cinquante minutes.

Bochco et Fisher font voler ce cadre lénifiant en éclats. Ils ouvrent grand les portes de McKenzie, Brackman, Chaney & Kuzak, un cabinet d’avocats d’affaires prestigieux niché au sommet d’un gratte-ciel de verre et d’acier à Los Angeles. Ici, le droit n’est pas une quête désintéressée de la vérité pure ; c’est une affaire de compromis cyniques, de facturation à l’heure, de stratégies de communication et de gros sous.

La série capture à la perfection le zeitgeist (l’esprit du temps) des années 1980, marquées par le reaganisme et l’essor des yuppies. C’est précisément ce cocktail inédit qui va aimanter la jeunesse de l’époque :

  • Le culte de l’apparence et du succès : Les personnages affichent une réussite matérielle insolente. Ils roulent en cabriolets allemands, arborent des brushings impeccables ou des costumes de créateurs, et négocient des fusions-acquisitions à plusieurs millions de dollars entre deux déjeuners dans des restaurants huppés de Malibu.
  • Le cynisme pragmatique : Gagner le procès importe souvent plus que la moralité des moyens mis en œuvre. La série montre sans fard les coulisses peu reluisantes des accords à l’amiable et le cynisme de clients fortunés mais coupables.
  • La porosité des frontières : La vie professionnelle et la vie privée s’entrechoquent continuellement. Les rivalités de pouvoir entre associés se règlent dans les couloirs, tandis que les tensions sexuelles se dénouent (ou se nouent) sur les bureaux après les heures de fermeture.

Une narration chorale fascinante

L’autre coup de génie de L.A. Law réside dans sa structure narrative, directement héritée des innovations que Bochco avait testées sur Hill Street Blues (Capitaine Furillo). En s’appuyant sur une large distribution chorale, la série maîtrise l’art de l’entrelacement. Un seul et même épisode peut ainsi traiter d’un procès pour meurtre sordide aux assises, d’un arbitrage financier de haut vol, des déboires conjugaux d’un associé et d’une touche de comédie pure ou d’absurde. « Nous voulions montrer que les avocats ne sont pas des saints en robe noire, mais des êtres humains faillibles, parfois cupides, souvent brillants, qui rentrent chez eux avec les dossiers qu’ils n’ont pas réussi à résoudre dans leur tête. » — Steven Bochco

Le casting, devenu iconique, incarne toutes les nuances de cette faune juridique qui faisait rêver les futurs étudiants. Il y a le ténébreux Michael Kuzak (Harry Hamlin), l’avocat brillant en crise existentielle ; l’idéaliste Grace Van Owen (Susan Dey), procureure adjointe puis juge, qui incarne la boussole morale du show ; et bien sûr le redoutable et arrogant Arnie Becker (Corbin Bernsen), spécialiste des divorces de stars, coureur de jupons invétéré et incarnation parfaite du cynisme de l’époque. Face à eux, le patriarche Leland McKenzie (Richard Dysart) tente de maintenir un semblant d’éthique au milieu du chaos.

La série n’hésite pas non plus à aborder des sujets de société brûlants et alors tabous pour la télévision de réseau américaine : l’explosion de la crise du VIH, le racisme institutionnel, les violences sexuelles au sein du couple, l’homophobie ou encore l’euthanasie. Elle intègre également des personnages d’une rare modernité pour le milieu des années 80, à l’image de Benny Stulwicz (joué par Larry Drake, qui remportera deux Emmy Awards pour ce rôle), un employé de bureau atteint de déficience intellectuelle, traité par le scénario avec une immense dignité et intégré pleinement à la vie du cabinet.

Quand la fiction redessine la réalité des campus

L’impact de la série dépasse rapidement les grilles de programmation de NBC pour s’inscrire dans la réalité sociale américaine. À la fin des années 80, les universités du pays constatent une explosion sans précédent des inscriptions en faculté de droit. Ce phénomène, baptisé par les sociologues des médias « l’effet L.A. Law », démontre à quel point le show a glamourisé une profession jusque-là perçue comme austère, technique et bureaucratique.

Des milliers de jeunes spectateurs se ruent vers le barreau non pas pour réformer le monde, mais pour ressembler à Kuzak ou s’offrir le train de vie d’Arnie Becker. Le métier d’avocat d’affaires devenait la carrière ultime de la réussite américaine, détrônant presque les courtiers de Wall Street dans l’imaginaire populaire. Les doyens des facultés de droit de l’époque rapportaient que les nouveaux admis citaient plus souvent les intrigues de la série que les grands arrêts de la Cour suprême pour expliquer leur choix de carrière.

Au cours de ses huit saisons et 172 épisodes, la série décroche pas moins de 15 Emmy Awards, dont quatre pour la « Meilleure série dramatique », et rafle les audiences de sa case horaire du jeudi soir, pourtant très disputée.

Un héritage indélébile

En quittant l’antenne en 1994, après avoir vu passer des scénaristes de génie comme David E. Kelley (qui créera ensuite Ally McBeal, The Practice et Boston Justice), La Loi de Los Angeles laissait derrière elle un héritage immense. Elle a prouvé que la justice, lorsqu’elle est filmée à travers le prisme des failles humaines, du pouvoir et du glamour, constitue le plus fascinant des théâtres contemporains.

En transformant la profession d’avocat en objet de pop-culture absolu, L.A. Law a tracé l’autoroute sur laquelle avancent encore aujourd’hui toutes les fictions juridiques modernes, de Suits à The Good Wife. Elle aura réussi ce tour de force rare : modifier la réalité d’un corps de métier à force de le mettre en scène.

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Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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