Série-culte malgré les critiques justifiées qu’elle a rencontrée, Sex and The City et ses héroïnes libérées ont marqué leur époque, et ont encore une influence aujourd’hui.

C’est quoi, Sex and The City ? Trentenaire célibataire, Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) vit à New York. Elle travaille comme chroniqueuse pour le magazine Daily Star, où elle tient une rubrique dans laquelle elle aborde la vie sentimentale et sexuelle des New-Yorkaises. Elle nourrit sa réflexion en s’inspirant des aventures de ses amies Charlotte (Kristin Davies), Miranda (Cynthia Nixon) et Samantha (Kim Catrall), mais aussi de ses propres expériences amoureuses. Si Carrie pense avoir trouvé son Mister Big (Chris Noth) entre deux virées shopping et deux cocktails, leur relation est loin d’être simple : à New York, il semble plus facile pour une femme de trouver la paire de chaussures idéale que le grand amour…

Au début des années 1990, la britannique Candace Bushnell tient une rubrique dans The New York Observer : sous le titre Sex and the City, elle raconte chaque semaine sa vie sentimentale et étend sa réflexion en prenant appui sur d’autres exemples. En 1996, ses chroniques sont réunies dans un livre où elle se met en scène sous le nom de Carrie Bradshaw (avec qui elle partage ses initiales). L’ouvrage enthousiasme Darren Star (producteur de Melrose Place et Beverly Hills: 902010), qui décide d’en faire une série. Refusé par ABC qui le juge trop sulfureux, le projet est repris par HBO. Forte de son slogan « It’s not TV, it’s HBO », elle diffuse le pilote de Sex and The City, le 6 Juin 1998.

Chaque épisode, long de 26 minutes environ, suit le même schéma : Carrie entame l’écriture de sa chronique, en s’interrogeant sur une problématique exprimée sous forme de question  ( Faut-il coucher le premier soir ?  Le sexe opposé est-il devenu obsolète ? Attend-on trop de la monogamie ?) elle approfondit sa réflexion en voix off, tandis que l’on suit en parallèle sa vie et celle de ses amies, et leurs discussions à propos de leurs expériences amoureuses et sexuelles.

Charlotte, Carrie, Miranda et Samantha

 

Charlotte, la bourgeoise fleur bleue , rêve d’un conte de fée où elle épouserait son  prince charmant : et ils vécurent heureux, dans un penthouse surplombant Central Park. Après un premier mariage désastreux avec Trey (génial Kyle MacLachlan), elle se console dans les bras de son avocat, Harry (Evan Handler), qui ne correspond pourtant en rien à son idéal masculin. Lascive et libérée, Samantha assume tous ses désirs, sans tabou et sans s’encombrer de relation amoureuse, quitte à sacrifier une éventuelle vie de couple au profit de sa liberté et de son indépendance.  Avocate ambitieuse, Miranda privilégie sa carrière à sa vie privée ; cynique et pragmatique, elle ne croit pas à l’âme sœur et tente de garder le contrôle sur ses émotions, y compris dans sa relation avec Steve, le barman.

Enfin, Carrie a le sens de l’humour, une plume enlevée, une collection impressionnante de chaussures et de fragilités, et un régime alimentaire à 1000 calories (deux cupcakes et le reste en cocktails). Son Mr Big (prince charmant version Bradshaw – alias Chris Noth) est un beau ténébreux dont on ignore le nom, un financier new-yorkais élégant avec un sérieux problème d’engagement. De liaisons en ruptures, d’infidélités en incompréhensions, leur relation est chaotique. Lorsqu’ils sont séparés, Carrie se tourne vers d’autres soupirants – Jack, Aidan, le danseur Aleksandr Petrovsky – mais ils ne sont que de pâles substituts, toujours dans l’ombre de Big.

Carrie et son Prince Charmant – pardon, son Mr. Big

 

Maintenant que les présentations sont faites, commençons par l’essentiel : Sex and The City est une excellente comédie : même le moins réussi des épisodes contient des gags hilarants, portés par un rythme effréné, une ironie délicieuse et les dialogues brillants de personnages extraordinaires – qu’il s’agisse de nos quatre héroïnes ou des seconds rôles féminins ou masculins. Des qualités souvent occultées, parce que la série souffre de son image caricaturale ( « Une série de filles qui parlent de sexe et cherchent un mec. » – ce qui n’est pas entièrement faux) et parce que les deux films qui ont suivi (en 2008 et 2009) lui ont causé un tort immense. Ces deux longs-métrages sont  absurdes et pathétiques, caricatures hystériques de la série avec des scénarii d’une vacuité abyssale (Carrie se marie, Carrie se dispute avec Big). Passons aussi sur The Carrie Diaries : diffusée de 2013 à 2014, c’est une série sympathique mais sans autre intérêt que de montrer notre héroïne durant son adolescence, et ses débuts en tant qu’écrivaine.

Magnifique comédie, soit. Mais Sex and The City a aussi marqué son époque, et elle exerce encore une indéniable influence aujourd’hui. D’abord en raison de la manière dont elle a contribué à redéfinir l’image des personnages féminins dans la fiction. La série évoque de nombreux thèmes – la maternité, l’indépendance financière, la maladie, et évidemment l’amitié qui lie nos quatre héroïnes – mais son sujet principal, c’est le sexe. Et plus précisément, le sexe vu et vécu par des femmes, qui en parlent à longueur d’épisodes, sans complexe et sans jugement. Elles abordent avec un naturel désarmant la fellation, le sexe anal, les golden showers, l’épilation des zones intimes ou les vibromasseurs ; elles ne se privent pas non plus de passer à l’acte dans des scènes plus qu’explicites, sous-tendues par une ironie et un humour qui les sauvent de justesse de la vulgarité. Cette appropriation, cette libération de la parole permet de dresser un portrait féministe inédit.

Avec une réserve, toutefois : la série a souvent été accusée de perpétuer un modèle machiste, et la critique n’est pas sans fondement. La majorité de nos héroïnes (trois sur quatre) écument New York à la recherche de l’homme de leur vie et accordent une plus grande valeur au sexe lorsqu’il s’accompagne de sentiments. Cet aspect n’a du reste cessé de se renforcer au fil des saisons : à ses débuts, la série a des allures de documentaires, avec les témoignages face caméra de personnages anonymes ; au fur et à mesure, ces séquences disparaissent et l’histoire se consacre aux quatre amies et surtout à Carrie qui, d’auteure de chronique voire anthropologue du sexe, devient actrice des événements. Au final, Sex and The City se rapproche de plus en plus du conte de fée : dans le royaume de New York, Carrie joue les Cendrillon avec Mr Big pour Prince charmant (et la même obsession pour les chaussures.) Pour autant, qu’elles cherchent l’engagement ou pas, les héroïnes de Sex and The City restent libres de leurs choix et les assument pleinement, ce qui est déjà une petite révolution dans la représentation des femmes à l’écran.  La vidéo suivante est un bon exemple des discussions décomplexées des héroïnes.

Rapidement devenue culte, Sex and The City a aussi exercé une influence majeure sur la culture populaire : on a commandé des Cosmopolitan au bar, les ventes du sex-toy rabbit ont explosé, on parlait de « chercher son Mr Big » ou de « faire sa Samantha », et Manolo Blahnik est devenue une marque mondialement connue. Dans le domaine de la mode, la série a un eu impact inimaginable, encore perceptible aujourd’hui . Tout le mérite en renvient à Patricia Field, gourou fashion  jusque là inconnue du grand public, qui a su créer un look emblématique pour chacun des personnages : le sexy chic de Samantha, le BCBG de Charlotte, le casual de Miranda et les tenues ultra-pointues de Carrie. En conséquence, les magazines de mode se sont rapidement emparé du style Sex and The City et ont fait de Carrie une icône (ainsi que de son interprète, Sarah Jessica Parker – tellement associée au personnage qu’elle semble condamnée à incarner toujours le même type de rôle, par exemple dans Divorce). Des hordes de fashionistas qui s’ignoraient ont repris la mode du color block, les robes à fleurs, les talons de 12 cm et le tutu rose (comme Carrie dans le générique).  

Paradoxalement, cette image glamour et chic fait aussi l’objet d’ une critique récurrente à l’encontre de la série : sa superficialité. On peut difficilement le contester : dans un New-York limité à un Manhattan scintillant et idéalisé (le 11 Septembre n’est même pas évoqué), nos héroïnes aux vêtements griffés boivent des cocktails, arpentent les rues en talons aiguilles, passent d’une après-midi de shopping à un vernissage, d’un bar branché à l’inauguration du dernier club à la mode. Charmante, cette ambiance glamour rend la série quelque peu surréaliste, et la critique est encore plus pertinente aujourd’hui parce qu’elle souligne à quel point Sex and The City s’inscrit dans une époque révolue. A savoir, une ère de prospérité économique où l’on claquait son fric en toute insouciance (dans un épisode, Carrie calcule qu’elle a dépensé 40 000 $ en chaussures, soit le prix de son appartement), quand le consumérisme est désormais décrié, au profit d’une consommation consciente, raisonnée et perçue comme porteuse de sens.

Le dressing de Carrie Bradshaw, fantasme absolu des fashionistas

 

Sex and the City a d’ailleurs ouvert la voie à toute une catégorie de comédies aux héroïnes indépendantes et décomplexées, qui ont repris les mêmes thématiques et un ton similaire, mais en y insufflant plus de réalisme. On pense à Girls, The L Word, Insecure, Girlfriend’s guide to divorce, Younger (aussi créée par Darren Star) ou SMILF – autant de séries qui, chacune dans leur style, ont sacrifié le glamour et les paillettes au profit de sujets plus concrets, plus actuels et donc plus proches de leur public.

On pourrait notamment s’appesantir sur Girls de Lena Dunham, souvent présentée comme l’héritière de Sex and The City ; on retiendra surtout The Bold Type, diffusée depuis 2017. Cette comédie dramatique délicieuse évoque inévitablement Sex and The City mais aborde des thèmes beaucoup plus sensibles. Ses trois jeunes héroïnes parlent de sexualité avec la même liberté, mais appartiennent à une époque marquée par le mouvement #MeToo, l’importance des réseaux sociaux, la résurgence du racisme et de l’homophobie. Autant de thématiques absentes de Sex and The City, soit parce qu’elles n’avaient pas la même importance à l’époque, soit parce que la série en a tout simplement fait abstraction (le harcèlement sexuel est traité dans un seul épisode – et encore sur un ton humoristique – et on a beaucoup souligné l’absence de diversité du casting, avec un seul personnage afro-américain important – joué par Blair Underwood). The Bold Type a aujourd’hui le regard pertinent qui manquait à Sex and the City ; Sutton, Kat et Jane sont certainement les dignes petites cousines de Carrie et compagnie.

Série futile et perpétuation d’une image sexiste ou série féministe qui exerce encore une influence majeure ? Sex and The City est tout cela à la fois. Une comédie qui permet à ses héroïnes de se réapproprier leur sexualité tout en les incitant à se ranger dans une vie de couple traditionnelle. Une série ancrée dans un consumérisme idéalisé et qui a bouleversé la mode des années 2000.  Au final, elle apparaît comme une comédie romantique délicieusement subversive, qui s’est assagie au fil des saisons mais qui garde encore toute sa force et reste emblématique de l’évolution de la représentation des femmes à l’écran. Et comme le dit si bien Carrie :  « Il est parfois difficile de marcher dans des chaussures de célibataire. C’est pour ça que nous avons besoin d’une paire vraiment spéciale, pour rendre la virée un peu plus marrante. »

Sex & The City (HBO)
6 saisons – 94 épisodes de 26′ environ.
Disponible en Blu-Ray et DVD.