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C’était il y a 30 ans … Roseanne (ABC), les turpitudes de la classe moyenne

30 ans après son lancement, Roseanne revient sur les écrans ce mois-ci. Deux bonnes raisons de parler de cette sitcom emblématique des années 1980 / 1990.

C’est quoi, Roseanne ? Dans la ville fictive de Lanford, dans l’Illinois, la famille Conner a du mal à boucler les fins de mois. Roseanne (Roseanne Barr) et Dan (John Goodman), couple d’obèses, font de leur mieux pour faire vivre leur trois enfants, Darlene, Becky et D.J., avec le maigre salaire que leur procurent leurs modestes emplois. Se disputant et se moquant les uns des autres, les Conner font face aux difficultés économiques et familiales mais restent toujours unis.

Comme l’auteure de cet article (âgée d’une dizaine d’années au moment de la diffusion en France), vous gardez peut-être de Roseanne l’image d’une série drôle mais vulgaire, avec des héros moches et assez beaufs… Et bien, il convient de réviser votre jugement.

Pour raconter l’histoire d’une famille blanche issue de la classe ouvrière, les créateurs du Cosby Show, Tom Werner et Marcey Casey, décident d’en prendre le contre-pied. Chargé d’écrire le pilote, le scénariste et producteur Matt Williams a lui-même grandi dans la banlieue pauvre de Chicago ; il s’inspire de son expérience et des sketches d’une comique de stand-up, une certaine Roseanne Barr qui sera engagée pour jouer le premier rôle et donnera même son nom à la série.

Le pilote est diffusé en Octobre 1988, Dès le départ, des tensions apparaissent entre Williams et l’actrice, qui lui rendra la vie impossible et obtiendra rapidement son éviction. En dépit des dissensions, Roseanne connaît d’emblée un succès fulgurant et réunira toujours un public fidèle aux États-Unis. En France, la série ne réalisera jamais les mêmes cartons d’audience.


A lire aussi : C’était il y a 30 ans … Mariés deux enfants, la sitcom déjantée de la FOX


 

La famille Conner au grand complet


Dans sa construction,
Roseanne s’appuie sur les classiques de la sitcom américaine : un événement inhabituel sert de déclencheur et engendre une succession de situations comiques et de gags, jusqu’à ce que tout revienne à la normale en fin d’épisode. La mise en œuvre n’a rien de bien original, mais Roseanne est moins légère et superficielle qu’il n’y paraît. C’est un peu le côté sombre de l’American way of life : l’histoire d’une famille banale appartenant à une frange défavorisée de la population, avec un couple de héros réalistes, loin des canons de beauté, confrontés à des difficultés financières et des problèmes familiaux crédibles, toujours traités avec un humour plutôt acide mais aussi beaucoup de tendresse. Une famille plus proche du public que ne l’étaient la plupart des héros des sitcoms de l’époque.

Au cœur de cette famille américaine se trouve un couple de quadragénaires en fort surpoids. La mère, Roseanne, mène de front son rôle de femme au foyer et un emploi à temps partiel dans une usine. Elle assume tant bien que mal les corvées à la maison, et c’est une déplorable cuisinière. Tous les soirs, le dîner se compose de surgelés ou de pizzas, bafouant  les règles élémentaires prônées par la santé publique ou le code tacite qui veut que la parfaite ménagère trouve le temps de préparer amoureusement des plats équilibrés. Le père, Dan, est un brave homme qui enchaîne les petits boulots pour ramener un modeste salaire. A la maison, il n’en fiche pas une rame et passe son temps vautré sur la canapé devant la télé, un  pack de bières à la main.

Roseanne et Dan Conner, amour-vache en XXL

 

Ensemble depuis le lycée, le couple élève deux filles adolescentes et un fils plus jeune. Ce sont des parents aimants, mais plus laxistes et moins attentifs que ceux présentés jusque là la télévision. L’aînée, Becky, est une jeune fille intelligente et bonne élève, très proche de sa mère. Darlene, au contraire, ressemble davantage à son père ; un peu paresseuse, en difficulté scolaire, elle se montre volontiers sarcastique et nourrit des aspirations artistiques. Naïf et un peu bébête, D.J. fait régulièrement l’objet des moqueries de sa famille ; c’est aussi un sale gosse, jamais à court de tours pendables. Citons enfin Jerry, le petit dernier né dans la saison 8.

Pour compléter le tableau, la sœur de Roseanne, Jackie, travaille avec elle à l’usine. Elle enchaîne les échecs sentimentaux et trouve alors refuge chez sa sœur. Elle noue notamment une relation éphémère avec le contremaître – joué par un George Clooney dans un de ses premiers rôles.

Caractéristique essentielle de la série, l’humour repose d’abord sur les rapports entre les membres de la famille. Un peu comme dans Mariés, deux enfants, les Conner passent une bonne partie de leur temps à se railler et à se crier dessus avec des réparties souvent acerbes, voire cruelles. Mais contrairement aux Bundy, les Conner se soutiennent dans les coups durs, partagent des moments de tendresse et s’aiment profondément, ce qui apporte une légèreté  et un côté sensible à la série.

Dans le même temps, Roseanne exploite le registre de la comédie pour aborder une multitude de thèmes, et souvent parmi les plus délicats. Au fil des saisons, les enfants grandissent et surgissent alors des conflits familiaux à partir desquels la série traite de sujets de société aussi divers que les inégalités sociales, l’alcoolisme, la toxicomanie, l’avortement, la contraception, le racisme, la maltraitance, l’infidélité, la masturbation, le SIDA, le féminisme ou encore l’homosexualité. (Un aspect voulu par Barr, fervente militante des droits des LGBT.) Sur ce plan, Roseanne est même l’une des premières séries comportant des personnages homosexuels réalistes, avec un mariage gay, de multiples coming-out et un baiser entre Roseanne et Mariel Hemingway qui a déclenché une polémique à l’époque.

L’un des points forts de Roseanne, c’est incontestablement son casting. Charismatique et sympathique, John Goodman est génial dans le rôle de Dan, tout comme Laurie Meltcafe dans celui de Jackie. A titre de curiosité, signalons l’étrange cas de Becky, la fille aînée : l’actrice Lecy Goranson quittant la série pour poursuivre ses études, elle est tout simplement remplacée en saison 6 par  Sarah Chalke (vue ensuite dans Scrubs et How I Met Your Mother), avant de revenir en saison 9. Avec beaucoup d’humour, Roseanne n’a pas manqué de se moquer de cette substitution : à la fin du premier épisode avec la nouvelle actrice, la famille est réunie devant Ma Sorcière bien aimée et se plaint du manque de respect des scénaristes qui se sont contentés de changer  l’acteur interprétant Jean-Pierre, sans fournir aucune explication au public…  

Pour continuer dans un registre anecdotique, notons aussi la présence  dans la série de comédiens désormais bien connus. On a déjà cité George Clooney, mais on peut ajouter les noms de Alyson Hannigan, Tobey McGuire, Leonardo di Caprio, Joseph Gordon-Lewitt, Neil Patrick Harris ou Eric Dane. Autre acteur ayant débuté dans la série, Johnny Galecky (le Leonard de The Big Bang Theory) a interprété durant plusieurs saisons le petit ami puis le mari de Darlene – jouée par Sarah Gilbert, qu’il retrouvera dans la série qui l’a rendu célèbre.

Leslie et Leonard. Ah, pardon : ça, c’est dans The Big Bang Theory…

 

Interprète principale de la série à laquelle elle a donné son nom, Roseanne Barr en était évidemment la star. Le rôle, écrit sur mesure, lui a valu une immense popularité ; l’actrice était pourtant extrêmement difficile à vivre. Se comportant en diva (voire en tyran) sur le tournage, elle exigeait régulièrement le départ des auteurs ou des producteurs qui ne se pliaient pas à ses exigences ; forte de son rôle-titre, elles finissaient par obtenir gain de cause. Sa personnalité tumultueuse et les changements continuels qu’elle imposait ont fini par avoir un impact sur la série, avec des saisons moins cohérentes et des intrigues plus confuses. Les audiences sont pourtant restées excellentes jusqu’à la fin – soit jusqu’à la neuvième et dernière saison qui, cependant, n’a pas convaincu les spectateurs.

Écrite par Roseanne elle-même, cette ultime saison s’ouvrait avec un nouveau générique montrant l’évolution des personnages au fil du temps. Sorte de parenthèse fantasmée, la conclusion avait quelque chose de sentimentaliste et larmoyant  en contradiction avec l’humour corrosif et politiquement incorrect. Disons simplement qu’une révélation changeait radicalement la perspective de toute la série, qui s’achevait en particulier avec la mort d’un des personnages principaux (ou plutôt sa confirmation – mais on ne peut pas en dire plus sans spoiler…)   Une fin assez décevante, pour l’une des comédies les plus irrévérencieuses de la télévision , mais aussi l’une des plus novatrices dans la manière dont elle dressait le portrait d’une famille white trash des États-Unis.

Une fin ? Et bien, pas vraiment, puisque ABC a annoncé l ‘année dernière le retour de Roseanne, pour huit nouveaux épisodes. Diffusée à partir du 27 Mars prochain, cette saison 10 réunira la plupart des acteurs originaux  : Roseanne Barr, John Goodman, Sara Gilbert, Lecy Goranson, Johnny Galecki, Laurie Metcalf, et Sarah Chalke dans un nouveau rôle. Emma Kenney (Shameless) se joindra également à la distribution. On sait également que Roseanne sera une supportrice de Donald Trump et que la série fera l’impasse sur le final de la saison 9.

Roseanne, version 2018

 

Comme Will And Grace il y a quelques mois, Roseanne va en effet remodeler sa conclusion, la réinterpréter pour, en l’occurrence, ressusciter le personnage tué précédemment. Avec l’humour qu’on lui connaît, la série s’est emparé des incongruités et incohérences du scénario, dans des bandes-annonces hilarantes tournant la situation en dérision… et à son avantage ! Ce retour est en tous cas attendu avec beaucoup de curiosité, Roseanne restant une série emblématique qui a marqué le public à  l’époque.

Politiquement incorrecte, avec humour et réalisme, Roseanne a su s’emparer de sujets de société sensibles et refléter le quotidien d’une famille ordinaire de la classe ouvrière américaine, avec ses difficultés financières et ses dysfonctionnements relationnels. Un portrait drôle, souvent acide mais non dénué de tendresse, dans lequel pouvait se retrouver une bonne partie du public. En ces temps de crises économiques, avec la paupérisation croissante des classes moyennes, le revival de la série semble particulièrement intéressant. Roseanne saura-t-elle se montrer aussi  impertinente, drôle et réaliste qu’à l’époque ? C’est tout ce qu’on espère.

Roseanne (ABC)
9 saisons et 222 épisodes.
Saison 10 à partir du 27 Mars 2018.

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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