Avec Camarades, ARTE ressuscite l’utopie bouillonnante de l’université de Vincennes dans une série aussi drôle et atypique que politique.
C’est quoi, Camarades ? Après Mai 68, l’État français crée dans le bois de Vincennes une université expérimentale, pensée comme un espace destiné à canaliser la contestation. Ouverte à tous, elle devient rapidement un foyer d’agitation politique et intellectuelle. De quoi inquiéter le flic Jacques (Vincent Elbaz), qui demande à sa maîtresse Françoise (Manon Kneusé), prostituée, d’infiltrer l’université. C’est là qu’elle rencontre Gérard (Pierre-François Garel), professeur théoricien de gauche, et Jeanne (Lulja Comar), étudiante désireuse de s’engager. Tous deux tentent de fonder leur propre mouvement révolutionnaire, malgré leurs divergences et leur absence de ligne claire…
SERIES MANIA 2026
Présentée lors du dernier festival Séries Mania et prochainement sur Arte, Camarades est née de l’imagination de Benjamin Charbit et Dominique Baumard. En huit épisodes, le duo revisite un épisode historique réel : la création du centre universitaire expérimental de Vincennes. Pendant une douzaine d’années, ce lieu atypique a incarné une tentative radicale de repenser l’université française.
Ouverte aux non-diplômés, proposant des disciplines inédites comme le cinéma ou la psychanalyse, Vincennes devient rapidement un foyer intellectuel de gauche d’une effervescence rare, entre théories et militantisme. On y croise alors des figures majeures comme Gilles Deleuze, Michel Foucault ou Jacques Derrida. Mais les tensions politiques, les conflits internes, les luttes de pouvoir et certains débordements transforment le campus en poudrière et en 1980, l’université est tout simplement rasée. Effacée de la carte.
Des personnages ridicules… et profondément humains
Camarades s’appuie sur une galerie de personnages fictifs hauts en couleur. Gérard, professeur en perte de vitesse , théorise la révolution prolétaire tout en étant lui-même un « bourgeois honteux » ; Jeanne, étudiante fraîchement débarquée de province, veut se construire politiquement et s’émanciper ; Amedeo (excellent Micha Lescot), idéaliste lunaire, les accompagne ; Jimmy, immigré algérien, travaille comme homme de ménage ; Françoise, prostituée censée infiltrer ce nid de gauchistes, se laisse peu à peu porter par les différents courants de pensées ; le président de l’Université tente comme il peut de gérer le campus.
Tous sont traversés par des contradictions, des élans sincères et des postures parfois absurdes. Ils peuvent être ridicules, excessifs et agaçants mais jamais dénués d’humanité. Chacun incarne une manière de penser, de militer, de se mobiliser. Aucun n’est totalement cohérent – ni totalement figé. On y voit des individus chercher, se tromper, changer d’avis, se contredire. L’engagement apparaît comme quelque chose de vivant, d’instable, parfois même de profondément confus – et donc d’humain.

Une comédie politique aussi absurde qu’intelligente
Camarades n’est pas une reconstitution : c’est une comédie qui joue avec cet épisode de l’histoire politique. Avec sa mise en scène dynamique, souvent caméra à l’épaule, et son ton irrévérencieux, la série est chaotique mais c’est aussi ce qui lui permet de restituer l’énergie et l’instabilité de l’époque. Parmi les choix marquants : l’incrustation des acteurs dans des images d’archives, créant un dialogue constant entre fiction et réalité. Et surtout, un épisode totalement inattendu en forme de comédie musicale, à la fois absurde, brillant et révélateur de la liberté que s’autorise la série.
L’humour, délicieux, est omniprésent et protéiforme. Comique de situation, absurdité pure, satire politique, répliques inspirées et références intellectuelles pointues. Certaines scènes tiennent du burlesque : des militants déclenchent une grève parce qu’ils n’ont pas de salle pour préparer leur grève. D’autres séquences osent un humour érudit avec des références à Deleuze, Foucault ou Derrida, trouvant un équilibre surprenant sans pédanterie et rendant au contraire ces penseurs presque familiers – voire drôles, à leurs corps défendant.
Cet humour fonctionne surtout comme un révélateur. Il met en lumière les contradictions, les postures et les impasses du militantisme. Il désacralise sans mépriser, moque sans caricaturer totalement. Et la série n’épargne personne — en particulier à gauche — avec une forme de tendresse. Derrière la satire, on perçoit une vraie empathie pour ces militants post-68 qui, malgré leurs maladresses, croient en quelque chose.
Une réflexion politique en miroir du présent
A Vincennes, tout le monde milite mais personne ne sait vraiment comment faire. Les réunions s’enchaînent, les débats s’enlisent, les lignes idéologiques se brouillent, tout le monde crie et chaque question devient un champ de bataille intellectuel passionnant mais finalement stérile. À mesure que la série progresse, l’utopie se fissure. L’effervescence laisse place à la confusion, les idéaux se heurtent au pragmatisme et aux contradictions intrinsèques.

Sous le vernis comique se révèle progressivement une réflexion politique dense. En explorant les dynamiques (querelles internes, accusations de trahison, difficulté à construire une ligne commune, autocritique), la série met en évidence des mécanismes terriblement actuels. Toujours abordés avec légèreté et finissant par des raisonnements poussés à l’extrême jusqu’au ridicule, les sujets restent d’une puissance effrayante. Faut-il voter ? L’abstention est-elle un acte révolutionnaire ? Le féminisme doit-il passer par la non-mixité ? Le mariage est-il une institution oppressive ? La violence du système justifie-t-elle la violence de la riposte ? Faut-il faire converger les luttes ou les mener séparément ?
Le point d’orgue de cette dimension politique survient dans un monologue presque anachronique, qui fait le lien avec notre époque. Il y est question d’une gauche fragmentée, de compromis difficiles, de la montée de l’extrême droite et d’un électorat désorienté. En quelques minutes, Camarades troque alors le terrain historique contre le commentaire direct du présent.
Camarades est une œuvre singulière : comique et politique, parfois brouillonne mais profondément vivante. En revisitant l’expérience de Vincennes, la série capte l’énergie d’une utopie collective tout en en exposant les limites. Son intelligence tient précisément dans cet équilibre : célébrer sans idéaliser, critiquer sans cynisme, faire rire pour mieux faire réfléchir. Grâce à une écriture fine, une mise en scène inventive et un humour omniprésent, elle parvient à faire dialoguer passé et présent avec une rare justesse. Camarades devient alors une invitation à repenser notre rapport à l’engagement, à la parole et au collectif. Car derrière le rire et le chaos, une question demeure : que fait-on, aujourd’hui, de cette liberté héritée de Vincennes ?