Avec Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi, la réalisatrice espagnole Isabel Coixet signe pour Arte une jolie série sur l’amitié et le blues du week-end.
C’est quoi, Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi ? Louise (Liv Henneguier), jeune aspirante cinéaste, débarque à Paris grâce à une bourse d’études pour travailler à distance avec le célèbre réalisateur Tim Mackey (Tim Robbins). Son ambition : écrire un scénario où elle imagine une histoire d’amour possible entre Françoise Hardy et Nick Drake dans le Paris des années 1960. À la recherche d’un logement, elle rencontre Charlie (Clara Bretheau), qui lui propose d’intégrer la colocation qu’elle partage avec son meilleur ami Nelson (Théo Christine). Mais pour être acceptée, Louise doit se plier à un rituel : chaque dimanche après-midi, les colocataires regardent ensemble « les films les plus tristes du monde ». Ce rendez-vous hebdomadaire devient le cœur battant de leur amitié, un espace de confidences, de silences partagés et d’émotions assumées.
Des souvenirs personnels à la fiction sérielle
Quelqu’un devrait interdire les Dimanches après-midi : ce titre singulier émaille la carrière de l’Espagnole Isabel Coixet. C’est d’abord le nom qu’elle a donné à un livre rassemblant ses articles publiés dans El Periódico entre 2010 et 2011, un recueil esquissant déjà ses obsessions intimes : souvenirs, passions culturelles, notations du quotidien, réflexions sur le cinéma et la littérature. Et c’est aussi ce titre qu’elle a choisi pour une émission sur Radio 3. Plus qu’une formule, c’est pour elle un état d’esprit. Les dimanches après-midi, dit-elle, sont « le triangle des Bermudes de la semaine », ce moment suspendu où les terreurs enfantines rencontrent les angoisses adultes.
La série n’est pas une adaptation directe du livre mais un prolongement de cet univers. Produite par Eric Rochant — créateur de Le Bureau des légendes — c’est la deuxième incursion de Coixet dans le format sériel après Foodie Love. Ancienne étudiante à la Sorbonne, vivant en partie en France, elle puise dans ses propres souvenirs et Louise apparaît comme un double assumé : même rêve de cinéma, même désir de corriger la vie par la fiction et même fascination pour Paris, ville-miroir où se projettent les ambitions et les fragilités.
Des personnages à apprivoiser
Superbement incarnés par un trio d’acteurs toujours justes, autant dans la réserve que dans l’exacerbation des émotions, nos trois héros ne se livrent pas immédiatement. La série demande au spectateur de lire entre les lignes, de prêter attention aux silences et aux gestes infimes qui disent l’essentiel.

Louise est habitée par une foi presque naïve dans le cinéma. Elle résiste aux compromis, au risque de se heurter à la réalité économique et aux rapports de pouvoir. Charlie, en conflit avec sa mère (Jeanne Balibar), oscille entre colère et vulnérabilité ; sa bipolarité supposée nourrit des éclats aussi drôles que douloureux. Nelson, apprenti maître sushi à la sensibilité à fleur de peau, cherche dans la précision et la perfection du geste culinaire une forme de spiritualité.
L’amitié qui les unit est faite de disputes, de jalousies, de malentendus, mais aussi d’une loyauté profonde. C’est une amitié platonique, sans ambiguïté romantique, comme une famille choisie autour de l’amour du cinéma et de la littérature, à un âge où les possibles sont encore ouverts mais où les choix commencent à fermer les portes, parfois imperceptiblement.
Une série d’atmosphère
Ce qui frappe d’emblée, c’est le refus du spectaculaire. En premier lieu, le Paris de Coixet n’a rien de la carte postale clinquante d’Emily in Paris. Des Buttes-Chaumont au canal Saint-Martin, la série dessine presque une géographie affective, entre petits cafés discrets et librairies d’occasion, plus proche du Paris intellectuel de la rive gauche que des vitrines des Champs-Élysées. Cette représentation un peu « bobo » mais sincère correspond au regard de Coixet, qui connaît la ville depuis ses années étudiantes et en retranscrit les lumières, les boulevards sous la grisaille et les dimanches moroses.
Le récit ne repose pas sur des coups de théâtre, mais sur une accumulation de détails : une discussion à demi-mot dans la cuisine, une marche le long du canal, un silence après un film trop poignant. Musiques feutrées, lumière hivernale, séquences en super-huit, appartements aux papiers peints vintage : tout concourt à créer une atmosphère de mélancolie.
Et puis il y a ces hérissons qui traversent le générique et surgissent au fil des épisodes, mascottes inattendues qui avancent prudemment, piquants dehors, tendres dedans – comme nos héros.

Une déclaration d’amour au cinéma et à la culture
La série regorge de références cinéphiles et musicales. Louise imagine une romance entre Françoise Hardy et Nick Drake : cette fascination nourrit son scénario autant qu’elle révèle son propre désir d’absolu et son attrait pour un passé qui aurait pu être, espace de « peut-être » où tout est envisageable.
En filigrane apparaissent les ombres tutélaires de grands réalisateurs et grandes réalisatrices comme Agnès Varda ou de Chantal Akerman, références à un cinéma de l’intime, du regard et du temps étiré. Coixet cite aussi des films moins connus ou même une de ses propres œuvres. Mais ce n’est pas une posture : les discussions sur les films, les chansons, les livres ne sont jamais décoratives ; elles structurent l’identité des personnages et deviennent leur langage commun.
Le rituel du « film triste » agit comme une boussole émotionnelle. Devant des œuvres réputées déchirantes, les personnages expérimentent une forme de catharsis. Ils apprennent à distinguer la tristesse partagée de la dépression qui isole. Un moyen de pleurer le dimanche — pour mieux affronter le lundi.
Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi n’est ni une comédie légère ni un drame pesant : c’est une tragi-comédie mélancolique, qui observe sans juger. Au fond, la série propose un mode d’emploi du vague à l’âme. Elle suggère que l’ennui dominical peut devenir un espace de réflexion, voire de création. En transformant ses souvenirs parisiens et ses obsessions culturelles en fiction, Isabel Coixet nous rappelle que quelque chose peut naître du blues des dimanches après-midi : une série, une amitié, un moment de vérité dans la vulnérabilité.