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On débriefe pour vous … I love Dick (Amazon), la série de Jill Soloway

La créatrice de Transparent explore la construction de l’identité féminine dans une série atypique et déroutante I love Dick.

C’est quoi, I love Dick ? Réalisatrice indépendante, Chris (Kathryn Hanh) est mariée à Sylvère (Griffin Dune), un écrivain français de 20 ans son aîné. Enlisé dans la routine et frustré par l’absence de relation sexuelle, le couple est en crise. Lorsque Sylvère obtient une place dans une résidence d’auteur dans une ville universitaire au Texas, son épouse décide de l’accompagner. A peine arrivée, elle tombe sous le charme de Dick (magnifique Kevin Bacon, parfait dans le rôle), un  artiste contemporain aux allures de cow-boy : complètement obsédée, elle commence à lui écrire des lettres dans lesquelles elle détaille ses fantasmes et ses désirs, mais disserte aussi sur son identité en tant que créatrice, la place des femmes dans la société et dans le monde de l’Art.

I love Dick est d’abord un livre, récit semi-autobiographique et manifeste engagé écrit par Chris Krauss, largement plébiscité dans les milieux féministes. Il n’est guère surprenant de retrouver Jill Soloway aux commandes de cette adaptation : la créatrice de Transparent,  qui traitait de la transsexualité avec un héros en pleine transition, porte avec I love Dick un regard tout aussi inédit, cette fois sur la sexualité féminine.  Disons-le d’emblée : I Love Dick n’est pas une série facile d’accès, autant en raison des arguments qu’elle développe que de la manière dont elle le fait. Passée la mise en place de la situation et des personnages et une fois évacué le jeu de mots facile du titre (on vous laisse le loisir de chercher la traduction du mot Dick en argot), on bascule rapidement dans  quelque chose d’autre. Reste à définir ce quelque chose…  

Pour une fois, c’est une femme et un homme. (Chabadabada)

 

Par sa construction originale, le roman de Chris Krauss favorise un langage audiovisuel particulier qui mélange voix-off, focalisation externe, flash-backs, extraits de films, insertions de vidéos d’art contemporain, discours face caméra, épisode en marge du récit… La plasticité de la forme et la diversification des styles est extrêmement déroutante. On risque vite de perdre pied, surtout si l’on aborde I Love Dick sans une certaine ouverture d’esprit… On se croirait parfois dans une série d’art et d’essai. Dans le cadre très spécifique d’une petite ville universitaire bobo, où l’art conceptuel tient une place centrale, I Love Dick en reprend les codes sans qu’il soit toujours facile de déterminer s’il s’agit d’ironie ou d’auto-complaisance prétentieuse, si le procédé est malhabile ou pertinent. Par exemple, la série est ponctuée d’extraits de vidéos de réalisatrices d’avant-garde (Jane Campion, Chantal Akerman, Sally Potter, Naomi Uman)  dont le travail, qui combine art visuel et engagement politique, entre en résonnance directe avec les épisodes dans lesquels ils sont insérés, tout en restant parfois abscons.

Plus évident, le point de vue radicalement féminin qu’adopte la série n’en est pas moins délicieusement subversif. Réalisée en majeure partie par des femmes (un seul épisode a été confié à un homme), I Love Dick s’amuse à renverser les rôles assignés aux personnages en fonction de leur sexe, et notamment dans le traitement réservé à Dick. Personnage masculin, il n’est pas un sujet mais juste un objet sexuel, vu à travers le regard de Chris. Poussée à l’extrême, cette dimension se traduit à l’écran par des séquences où Dick apparaît à moitié nu et le torse luisant de sueur, dans des situations pseudo-érotiques ridicules où il symbolise une virilité outrancière et caricaturale. Avec une femme, la même scène est habituelle et elle n’aurait rien d’incongru. Cette prise de conscience a quelque chose de libérateur (quand on est une femme), ou de déroutant (quand on est un homme).

Dick (Kevin Bacon), muse et objet sexuel

 

Le scénario sert surtout de prétexte à une réflexion sur la construction de cette identité, dans un contexte socio-culturel précis mais à la portée universelle. Si I love Dick s’étend longuement sur les restrictions auxquelles se heurtent les femmes dans les cercles artistiques, elle lie étroitement le sujet à celui de leur sexualité en affirmant que création et orgasme se nourrissent l’un comme l’autre du désir et du fantasme. En nous immergeant dans le cheminement intellectuel et psychologique de son héroïne, la série expose la manière dont une société machiste et souvent condescendante et paternaliste tente de contrôler le désir et le plaisir féminins, et  comment Chris parvient à s’en affranchir. On peut adhérer ou non aux thèses développées par la série ; quoi qu’il en soit, I love Dick requiert une attention active si l’on veut l’appréhender dans toute sa richesse et sa complexité. De quoi décourager  bon nombre de spectateurs – tous ceux, à vrai dire, qui l’aborderaient comme un simple divertissement. Ils ne manqueraient pas d’être déçus par une histoire dont l’intérêt réside avant tout dans la réflexion qu’elle engendre.

I Love Dick est une série complètement à part, dont la construction audacieuse et déroutante sert de support à une réflexion complexe et souvent déstabilisante. Le mélange de séquences conceptuelles, d’onirisme et de réalisme la rend difficile à appréhender. Au-delà du récit, I love Dick est presque une expérience artistique et intellectuelle… Et oui, on mesure ce que la phrase précédente peut avoir de pompeux ! Elle reflète précisément l’ambiance d’une série que l’on jugera différemment selon sa sensibilité et ses attentes : prétentieuse et amphigourique, ou au contraire stimulante et pertinente.

I Love Dick – Amazon.

8 épisodes de 30’ environ

A lire aussi : On a vu pour vous … Patriot la nouvelle série de Amazon

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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