Adaptée du roman de Gillian Flynn, Sharp Objects nous entraîne dans un puzzle psychologique complexe aux images hypnotiques.

C’est quoi, Sharp Objects ? La journaliste Camille Peaker (Amy Adams) est envoyée par son rédacteur dans sa ville natale de Wind Gap dans le Missouri, pour enquêter sur le meurtre d’une jeune fille et la disparition d’une autre. Perturbée, psychologiquement instable et marquée par la mort de sa sœur, Camille  en est justement partie pour échapper à son passé. Sur place, elle renoue avec sa mère Adora (Patricia Clarkson), avec laquelle elle a des relations extrêmement problématiques, et avec sa demi-sœur Amma (Eliza Scanlen). Et tandis qu’elle enquête avec l’aide de l’inspecteur Richard Willis (Chris Messina), les différentes pistes qu’elle suit l’obligent à se confronter à ses traumatismes et à de sombres secrets de famille.

Gillian Flynn s’est fait un nom dans le milieu du thriller en seulement trois romans, dont deux – Dark Places et Gone Girl – ont été adaptés au cinéma. D’abord envisagée comme un long-métrage, Sharp Objects (publié en France sous le titre Sur la peau) a finalement pris la forme d’une mini-série de 8 épisodes. Produite par Marti Noxon (UnReal, Dietland) et l’auteure elle-même, réalisée par Jean-Marc Vallée (aux commandes de Big Little Lies l’année dernière), Sharp Objects compte aussi un casting de haute volée, au point qu’on manque de superlatifs pour qualifier les prestations exceptionnelles de Amy Adams, Patricia Clarkson et Eliza Scanlen dans des rôles pourtant complexes, ambigus et extrêmement délicats.    

Il n’est pas évident de résumer Sharp Objects, dont l’histoire paraît pourtant très convenue au premier abord : une jeune journaliste  revient dans sa ville natale pour enquêter sur des meurtres, et se trouve confrontée aux traumatismes de son passé. Or, Sharp Objects exploite ce canevas pour plonger dans le passé et l’inconscient de son héroïne Camille, en la renvoyant dans un monde hostile et isolé, où le temps semble s’être arrêté et où elle fait figure d’étrangère depuis qu’elle est partie. Sa différence, avant tout intérieure, se manifeste aussi extérieurement, notamment par ses vêtements : aux côtes des femmes en robes légères dévoilant la peau, Camille est vêtue d’un pull et un pantalon, même en plein été. Et pour cause : elle ne peut pas faire autrement, chaque centimètre de sa peau étant marqué par des cicatrices auto-infligées, des mots inscrits dans la chair (qui sont aussi les titres des épisodes) pour extérioriser sa souffrance et un sentiment d’insaisissable culpabilité.

Entre la mère et les filles, une relation perverse et mortifère

 

Une souffrance qui trouve son origine dans ses rapports avec sa mère, la terrible Adora (extraordinaire Patricia Clarkson). Impossible de s’appesantir sur les raisons exactes, pourtant déterminantes dans l’histoire ; au moins dira-t-on que Adora, affectée par le comportement de sa propre sa mère, nourrit avec ses filles Marian (décédée quand Camille était enfant), Camille et Amma, une relation complexe, malsaine et mortifère, et qu’elle est en bonne place au panthéon des figures maternelles les plus perverses.  

La difficulté résidait notamment dans la transposition à l’écran de l’ambiance et de la dimension psychologique du roman. Dans Sharp Objects, l’enquête n’est pas le plus important : bien qu’elle soit essentielle au récit, c’est l’aspect psychosocial (l’accent mis sur les personnages et l’environnement) qui en constitue l’essence. Le grand mérite de la série tient précisément à la manière dont elle parvient à en extraire ce noyau fondamental.

Camille Peaker, étrangère dans sa ville natale

 

D’une part, le récit soumet entièrement le spectateur au regard de Camille. Entre souvenirs, hallucinations et introspection, on explore son esprit et son inconscient.  Séquences furtives, les flash-back et les cicatrices laissées par les mots qu’elle a gravés dans sa chair permettent de reconstruire progressivement le mystère entourant son passé, mais aussi d’élucider les deux meurtres. La solution ne surgit pas d’un coup aux yeux du spectateur mais germe dans l’esprit de Camille. Ou plutôt, elle en émerge car Camille a toujours su – mais a toujours refoulé – une vérité trop atroce pour être affrontée.

D’autre part, Sharp Objects s’appuie énormément sur le contexte, au détriment d’une enquête qui prend un temps considérable pour progresser. C’est la raison pour laquelle la série a pu être qualifiée de lente, voire… soporifique. C’est se méprendre sur Sharp Objects, où ce qu’on appelle à tort le contexte est en fait l’histoire elle-même. Wind Gap et ses habitants, l’atmosphère humide et collante, la putréfaction des sous-bois environnants, l’imposante demeure gothique des Peaker, la personnalité des habitants : tous ces éléments forment un ensemble d’une horreur hypnotique, et sont au moins aussi essentiels que l’identité de l’assassin.

Camille et Willis, lancés dans une enquête au cœur de Wind Gap

 

Ce qui déroute, c’est finalement que la construction de la série, avec ses lenteurs, ses introspections et sa contemplation, ne prend toute sa valeur que de manière rétroactive,  lorsque l’identité du meurtrier est révélée dans une scène ultime glaçante. Alors, toutes les pièces du puzzle s’emboîtent et dévoilent l’atroce cercle vicieux qui a abouti à l’horreur. Et l’on comprend comment tout, dans Sharp Objects, concourt à expliquer l’origine de cette violence, où les victimes deviennent des bourreaux. Des autres et d’elles-mêmes.

Lente, contemplative voire onirique, Sharp Objects peut dérouter une partie du public, qui la jugera esthétisante et prétentieuse jusqu’à l’ennui. Or, ce n’est qu’en se laissant porter qu’on plonge dans les méandres hypnotiques expliquant les meurtres, et toute l’horreur tapie derrière. D’une précision chirurgicale, Sharp Objects incise ses personnages et met à jour les traumatismes indicibles sur lesquels ils se construisent et se détruisent. Elle le fait avec une violence insidieuse, qui n’en est que plus terrible.

Sharp Objects (HBO)
8 épisodes de 60′ environ.
Diffusée en France sur OCS City.