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Séries historiques : le nécessaire mensonge de la fiction

Les séries historiques ont souvent tendance à malmener les faits, négligeant une exactitude présumée indispensable. Mais le mensonge de la fiction est parfois nécessaire et même profitable à l’Histoire.

Fiction historique ? Les deux termes semblent antinomiques et pourtant, elles sont nombreuses sur le petit écran et aucune n’est exempte d’une part imaginaire, qui fait hurler au scandale bien des historiens. Or, le recours à la fiction  peut aussi être profitable, voire servir l’Histoire bien mieux que ne le ferait un récit arc-bouté sur la stricte rigueur académique. La preuve en quelques exemples récents, dans lesquels s’inscrit parfaitement Vikings, une série créée par Michael Hirst rencontré lors du Festival de télévision de Monte-Carlo et dont les propos illustre ce dossier.

La fiction, palliatif à une Histoire lacunaire et subjective

La vérité historique n’est pas toujours accessible : les sources sont au mieux lacunaires, au pire subjectives et souvent conditionnées à un système de valeurs et de pensée, quand elles ne sont pas délibérément partiales. C’est un lieu commun mais il n’en demeure pas moins exact : l’Histoire est écrite par les vainqueurs.

Ainsi, l’Histoire de la Rome antique de la fin de la République et du début de l’Empire s’appuie principalement sur les écrits de Jules César et sur les textes d’historiographes favorables à son successeur Auguste. Lorsque César franchit le Rubicon pour marcher sur Rome, Pompée nous est décrit comme un  vieillard dépassé par les événements et à moitié sénile qui fuit la ville. Or, dans Rome, ce repli est envisagé comme une stratégie visant à regrouper les troupes tout en vidant les caisses de la République… Ici, la fiction offre une autre interprétation des faits, qui diverge de la version « officielle ».

Sur une période à peine antérieure, Spartacus comble les vides dans la biographie de l’esclave révolté : les Historiens en sont réduits à des hypothèses quant à ses origines ou sur les raisons qui ont poussé les esclaves rebelles à se scinder en deux groupes. La série prend parti et fait de son héros un ancien auxiliaire de l’armée romaine, condamné à l’esclavage pour avoir refusé de combattre son propre peuple, et explique la division en deux troupes par des dissensions entre leurs meneurs, Spartacus (Andy Whitfield puis Liam McIntyre) et Crixus (Manu Bennett).

De son côté, Wolf Hall contourne le problème de la subjectivité du récit historique grâce à un autre subterfuge. Adaptée du roman d’Hillary Mantell, elle raconte le règne d’Henry VIII (Damian Lewis) et ses (més)aventures matrimoniales en adoptant le point de vue de Thomas Cromwell (Mark Rylance), son chancelier. Paradoxalement, cette subjectivité assumée permet de mettre à distance le récit historique et de relativiser sa partialité : la vision de Cromwell sur la cour des Tudors est la sienne, mais elle en vaut bien une autre.

Et Vikings, dans tout ça ? De l’aveu même de son créateur Michael Hirst, Vikings s’appuie sur une base historique sérieuse : « Je commence toujours par lire beaucoup et par faire de nombreuses recherches. Pour moi, il est important d’écrire sur quelque chose de réel. Je n’écris pas des documentaires mais des fictions dramatiques, mais elles prennent toujours naissance dans la réalité, ou dans de ce que les historiens nous en disent. » Il reconnaît toutefois la limite de l’exercice dans le cas de Vikings : « Bien sûr,  c’est une période sombre. Il y a peu de sources, pour la plupart écrites par les ennemis des Vikings – les moines chrétiens, par exemple. » Le recours à la fiction répond ici à un double impératif : combler les lacunes des sources et appréhender l’Histoire du point de vue des Vikings, loin de l’image de barbares sanguinaires véhiculée par les textes.

Le contexte plus important que les faits

L’Histoire ne se résume pas à une succession de faits et de dates, qui ne représentent finalement que l’ossature autour de laquelle s’articulent des événements incompréhensibles au néophyte sans une remise en contexte.  La fiction peut illustrer des aspects qu’un simple exposé des faits ne rend pas toujours intelligible. Deux séries récentes ont même opté pour le fantastique et le merveilleux pour transcender leur sous-texte.

Salem raconte les événements survenus dans la célèbre ville du Massachussetts en 1692 : suspectées de sorcellerie, plusieurs centaines de personnes furent jugées et une trentaine d’entre elles condamnées à la prison ou au bûcher. De nombreux personnages de la série sont historiques, comme Mary Sibley (Janet Montgomery), sa servante Tituba (Ashley Madekwe) ou le révérend Cotton Mather (Seth Gabel). Mais ici, on part du postulat que les accusées étaient bel et bien des sorcières, adeptes de magie noire et de satanisme.  Étonnamment, en choisissant le registre de l’horreur, Salem parvient à illustrer ce que fut réellement cet épisode historique et à immerger son public dans la psychose, la peur panique et les hallucinations collectives.

De son côté, Da Vinci’s Demons s’inspire très librement de la vie de Léonard de Vinci (Tom Riley, dont elle fait un inventeur steampunk génial et visionnaire maîtrisant l’art de la photographie, capable de fabriquer des ailes pour voler, des bombes pour défendre Florence, un sous-marin pour fuir la prison où il est détenu pour sorcellerie. De quoi surprendre les historiens qui savent bien que la plupart des inventions du vrai Léonard sont pour la plupart restées théoriques. La suite est encore plus loufoque, mais aussi improbables que soient ces péripéties, elles ont l’avantage d’apporter un certain éclairage sur la Renaissance, période où l’art et la science mis au service du progrès apparaissaient souvent comme des éléments magiques. Les excentricités du scénario mettent le spectateur face à un Léonard de Vinci en sorcier exalté capable d’accomplir toutes sortes d’exploits inattendus, tel qu’il était perçu par ses contemporains. Sans cette part de fiction poussée à l’extrême, on passerait à côté de l’état d’esprit de l’époque, que les faits bruts peuvent éventuellement nous faire comprendre mais pas nous faire ressentir.

Et Vikings, dans tout ça ? Lorsque Vikings réécrit l’Histoire, c’est notamment en modifiant la chronologie: la série concentre en quelques décennies des faits survenus sur plusieurs siècles. Une entorse qui permet de présenter à la fois les premières incursions des Vikings vers l’Ouest, les premiers raids en Angleterre, et l’attaque de Paris par exemple. Quant au moine Athelstan (George Blagden), basé sur un personnage historique (capturé par les Vikings, il a ensuite pris part à un raid au cours duquel il a été repris par les Saxons, qui l’ont crucifié en tant qu’apostat…), sa relation avec Ragnar permet la confrontation des deux cultures, et offre une porte d’entrée sur le monde des Vikings puisqu’il développe  le même point de vue extérieur que celui du spectateur.

La fiction face au documentaire

Une série TV n’est pas un documentaire : c’est une fiction, qui a pour but de raconter une histoire et non l’Histoire. Elle s’en écarte car un personnage fictionnel est nécessairement subjectif, avec ses états d’âme, ses émotions, ses névroses… Des données psychologiques en grande partie inaccessibles à l’historien, tandis que l’auteur a toute latitude à imaginer cette intériorité, et que le premier doit exposer des faits  quand le second tente de toucher son public en l’impliquant émotionnellement. Ici, la fiction apporte donc la part d’affect indispensable à tout bon récit. C’est ce qu’avait bien compris History Channel avec Vikings: « Ils n’avaient qu’une seule exigence : le patron m’a appelé et m’a demandé de lui promettre qu’on allait s’attacher aux personnages. Et c’est ça, une fiction dramatique. Peu importe les sources : si on ne se soucie pas du personnage principal, on n’a aucune chance de rencontrer le succès. » raconte Michael Hirst.

Turn relate l’histoire d’Abraham Woodhull (Jamie Bell), un fermier de New York qui, en pleine guerre d’indépendance américaine, rejoint un groupe d’espions au service  de George Washington.  Les faits sont exacts, mais Turn flanque son héros d’un père juge, partisan des troupes britanniques, et l’implique dans une romance avec une amie d’enfance. Ces deux mensonges favorisent l’attachement au personnage en ajoutant des conflits dramatiques dans lesquels chacun peut se projeter.

Hell On Wheels suit le même cheminement : le héros, Cullen Bohannon (Anson Mount), rappelle fortement John Casement. Comme lui, il est un ancien général de l’Armée de l’Union et devient  ingénieur auprès de la Union Pacific pour laquelle il dirige la construction du chemin de fer transcontinental. Mais Bohannon s’en distingue par un passé douloureux, un désir de vengeance et une quête de rédemption. Des caractéristiques, classiques chez le héros de western, qui en font un personnage de fiction, bien plus attachant que son modèle à la vie pourtant bien remplie.

Le même artifice sert un but différent dans Boardwalk Empire, dont l’action se déroule à Atlantic City durant la prohibition. On y suit Nucky Thompson (Steve Buscemi), qui règne sur la ville par le biais de l’extorsion et du trafic d’alcool, au gré d’alliances avec des gangsters tels qu’Al Capone ou Lucky Luciano. Le personnage est une transposition de Nucky Johnson, homme politique corrompu qui se contentait toutefois de toucher l’argent du trafic d’alcool  sans en distiller lui-même, et qui n’a a priori jamais tué ou fait tuer personne… Le personnage incarné par Buscemi est plus sulfureux, c’est un vrai gangster – mais il est aussi humanisé par ses relations aux autres. Enfin, le sort final des deux hommes diffère complètement – celui du héros de la série étant beaucoup plus tragique, et concluant logiquement le récit dramatique.

Michael Hirst approfondit la question lorsqu’il  explique : « Quand Showtime s’est intéressé aux Tudors, ils m’ont dit, « Nous avons un problème : personne, aux Etats-Unis, ne veut d’une série historique. Les gens ne pensent pas être capables d’aimer ce genre de série ou de se sentir proches des personnages, parce que le passé est mort et qu’il n’a pas d’écho avec l’Amérique actuelle. Vous devez nous convaincre qu’une série sur un Roi de la Renaissance est pertinente aujourd’hui. » Je leur ai répondu : « OK, prenez les choses ainsi : voilà un gars, un jeune homme de 22 ans, qui vient d’hériter de l’entreprise de son père et qui doit faire face à la concurrence d’autres grandes entreprises dans le même domaine. Il est marié à une femme plus âgée, il rencontre une femme plus jeune et il veut divorcer. Boom ! Bienvenue dans le monde contemporain ! » Et c’est bien parce qu’elles touchent à l’universel en humanisant leurs personnages que les libertés que s’autorise la fiction par rapport à l’Histoire renforcent l’intérêt du spectateur. Elles ne font que  nous tendre un miroir dans lequel nous cherchons notre reflet. Peu importe l’époque dans laquelle ils évoluent : ce sont nos propres relations que nous projetons sur celles de Woodhull, nos dilemmes moraux sur ceux de Bohannon, nos ambitions sur celles de Nucky Thompson.

Et Vikings, dans tout ça ? Le Ragnar (Travis Fimmel) et le Rollo (Clive Standen) de Vikings sont frères, au contraire des personnages historiques : le vrai Ragnar a mené plusieurs raids sur l’Angleterre et la France et Rollo, ancêtre de Guillaume le Conquérant, a fondé le royaume de Normandie. Mais on ignore même pas si les deux hommes se sont jamais rencontrés… Le lien familial instauré par Vikings pose un enjeu dramatique personnel – la rivalité fraternelle est un puissant moteur de l’intrigue. La démarche de Michael Hirst est bien la même que dans le cas des Tudors : « Tous les problèmes que j’aborde dans Les Tudors ou dans Vikings ont un sens pour les gens. Vikings, ça parle d’une famille. C’est un type qui aime sa femme et ses enfants, il a des problèmes avec son frère, il a des problèmes avec son patron. Il tue son patron – bon, c’est un Viking ! C’est quelque chose d’universel. »

La fiction comme un retour aux origines

Et si l’introduction d’une part de fiction dans l’Histoire n’était finalement qu’un prêté pour un rendu, voire un retour aux sources ? La série Da Vinci’s Demons l’affirme : « L’histoire est un mensonge. » Et son héros lance même dans un épisode : « Le mensonge, la vérité… ça n’a pas de sens. C’est la meilleure histoire qui l’emporte ». Quand l’Histoire elle-même s’écrit à partir de la fiction, comment reprocher à la fiction de réécrire l’Histoire ?

Les récits de voyage de Marco Polo (Lorenzo Richelmy), qui servent de base à la série éponyme, sont par exemple mis en doute par certains chercheurs qui suspectent le vénitien d’imposture : selon eux, il n’aurait jamais mis un pied en Chine et se serait contenté de rapporter le récit de voyageurs persans. La théorie, loin de faire l’unanimité, exonère toutefois la série de tout recours intempestif à la fiction : si l’on admet que Marco Polo a peut-être tout inventé, la véracité historique n’est plus qu’une notion relative.

Quant à The White Queen, série britannique adaptée d’un roman de Philippa Gregory, elle se centre sur le personnage d’Elizabeth Woodville (Rebecca Ferguson), épouse d’Edward IV (Max Irons) pour raconter la Guerre des Deux Roses ayant opposé au XVème siècle les York aux Lancastre. On y évoque à plusieurs reprises les prétendus pouvoirs magiques de l’héroïne, qui voit l’avenir et jette des sortilèges. Ces accusations nous semblent évidemment ridicules du point de vue historique, mais elles reposent sur celles portées à l’époque contre Elizabeth. Ici, la série ne fait que reprendre à son compte la fiction dont l’Histoire s’est elle-même nourrie.

Et Vikings, dans tout ça ? En réalité, on ne sait pas grand-chose de Ragnar Lothbrok  – ni même s’il a réellement existé ! Il est surtout le personnage central d’une saga, corpus de poèmes qui raconte l’histoire d’un certain Ragnar, de sa femme Lagertha et de leur fils Bjorn.  Ce sont avant tout des légendes, qui ont probablement une base historique mais à partir desquelles les auteurs ont laissé libre court à leur imagination. Difficile, dans ces conditions, de chercher la part de vérité chez le héros de Vikings

L’aiguillon de la curiosité

C’est une conséquence directe de l’introduction de la fiction dans l’Histoire : en emportant son public dans un univers, en lui proposant une intrigue à laquelle il adhère et des personnages auxquels il peut s’identifier, la série télévisée peut aussi lui ouvrir les portes de l’Histoire. Car le spectateur, quoi qu’on en dise, est loin d’être idiot : il sait qu’il regarde une fiction qui ne dépeint pas forcément la réalité, et il a bien souvent envie de démêler le vrai du faux. En 2011, la diffusion de la première saison de Borgia sur Canal Plus a été suivie par la publication et la réédition d’un nombre impressionnant de livres sur le sujet ; Rome a dépoussiéré l’Antiquité, attirant les foules vers les expositions du Grand Palais ou du British Museum, tandis que des documentaires rétablissaient la vérité historique.

L’un des exemples les plus étonnants nous vient toutefois d’Espagne, avec l’excellente El Ministerio del Tiempo. Trois personnages issus d’époques différentes sont recrutés  par le Ministère du Temps, organisme secret qui envoie ses fonctionnaires dans le passé afin de préserver l’Histoire en empêchant qu’elle soit modifiée. Nos protagonistes sont ainsi amenés à côtoyer le Cid, Napoléon, Dali, Lorca… Et le peintre Velázquez, lui-même employé du ministère. Obsédé par Picasso, le personnage est drôle et dynamique, à mille lieues de l’image que l’on peut se faire de lui. En revisitant cette figure historique, la série a réussi un tour de force : le mot-clé #Velázquez est rapidement et régulièrement devenu viral sur la toile espagnole, traduisant l’engouement d’un jeune public hyper connecté pour un peintre mort en 1660…

Et Vikings, dans tout ça ? Laissons une dernière fois la parole à Michael Hirst, qui a lui-même fait l’expérience de la capacité de la fiction à intéresser le public à l’Histoire : « Je reçois beaucoup de messages de professeurs du monde entier, qui me disent que les gamins ont vraiment envie d’étudier l’Histoire, alors qu’ils pensaient que c’était une matière ennuyeuse avant de voir mes séries. » Et que celui qui n’a jamais cherché à en savoir plus sur les vrais Vikings, après avoir vu un épisode, nous jette la première pierre…

Avant Vikings, Michael Hirst a créé Les Tudors. Dans l’ultime scène, Henry VIII (Jonathan Rhys-Meyer) contemple son propre portrait – le célèbre tableau peint par Holbein – et voit sa vie défiler devant ses yeux. Une vie dont nous avons été les témoins, au cours des épisodes où nous avons appris à connaître Henry VIII. Or, notre Henry VIII est totalement différent de celui du portrait qui nous fixe en arrière-plan, et sous les traits duquel il est passé à la postérité. Cette dichotomie illustre l’impossibilité de saisir la vérité en une seule représentation, et c’est également le problème de l’Histoire : elle n’est qu’un fragment d’une réalité disparue et difficilement accessible. La fiction a le mérite de poser un autre regard sur cette réalité pour, peut-être, en saisir une autre dimension. En s’écartant de l’Histoire, une série peut donc la servir par d’autres moyens : la rendre plus attirante, plus proche de nous, plus pertinente… La limite est sans doute celle du contre-sens, qui dénaturerait l’Histoire et sa signification profonde. Mais ceci est un autre débat.

Crédit photos : History Channel  / Showtime / Starz / WGN America / Starz / AMC / HBO / History Channel / Netflix / RTVE / Script Mag.

About author

Traductrice et chroniqueuse, fille spirituelle de Tony Soprano et de Gemma Teller, Fanny Lombard Allegra a développé une addiction quasi-pathologique aux séries. Maîtrisant le maniement du glaive (grâce à Rome), capable de diagnostiquer un lupus (merci Dr House) et de combattre toutes les créatures surnaturelles (vive les frères Winchester), elle n'a toujours rien compris à la fin de Lost et souffre d'un syndrome de stress post-Breaking Bad
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