Si l’on vous dit « Jean-Claude Bouillon », votre cerveau fonce instantanément à 100 à l’heure au son des cuivres du générique des Brigades du Tigre. Pourtant, juste avant de coller ses moustaches de commissaire Valentin dans le Paris de la Belle Époque, l’acteur français a été la tête d’affiche d’un ovni télévisuel oublié, au parfum de guerre froide et de paranoïa : Alexandre Bis.
Diffusée en France à la fin de l’été 1974 sur la deuxième chaîne de l’ORTF — mais sortie dès 1972 en Allemagne sous le titre Alexander Zwo —, cette mini-série en six épisodes de 78 minutes est le reflet parfait d’une époque où l’Europe de la télévision tentait de rivaliser avec les grosses machines hollywoodiennes.
Le pitch : l’identité volée et le syndrome du jumeau
Réalisée par l’Allemand Franz Peter Wirth, Alexandre Bis repose sur l’un des ressorts les plus anxiogènes de la fiction d’espionnage : l’erreur sur la personne.
Jean-Claude Bouillon y incarne Mike Friedberg, un brillant neurochirurgiste américain qui revient en Europe pour régler des affaires familiales après la mort de son père. Ce qu’il ignore, c’est qu’il a un frère jumeau secret nommé Alexandre, un dangereux agent international connu sous le nom de code « Alexandre Bis » (ou Alexander Zwo). Le problème ? Le véritable espion a disparu de la circulation après avoir doublé plusieurs organisations.
Dès son arrivée sur le Vieux Continent, Mike est confondu avec son jumeau. Pris pour cible par des tueurs de l’Est, traqué par les services secrets occidentaux, il plonge dans un cauchemar géopolitique. Pour survivre, le médecin n’a d’autre choix que d’endosser le costume de ce frère de l’ombre, quitte à y perdre sa propre santé mentale.


Une superproduction européenne oubliée
Pour les nostalgiques ou les curieux de la télévision des seventies, Alexandre Bis frappe par son ambition visuelle. Il s’agit d’une coproduction internationale d’envergure associant l’Allemagne (la Bavaria), la France, l’Italie et l’Autriche. Une formule qui permettait d’aligner un budget conséquent et d’offrir des décors naturels luxueux, faisant voyager le téléspectateur de Munich à Bruxelles, en passant par les stations de ski autrichiennes et les paysages californiens.
Au milieu d’un casting cosmopolite où l’on croise des visages familiers de l’époque (comme l’Italien Renato De Carmine), Jean-Claude Bouillon livre une performance physique et dramatique. Il porte littéralement la série sur ses épaules, oscillant sans cesse entre la panique du civil dépassé et le sang-froid forcé de l’agent secret malgré lui.

Le passeport pour « Les Brigades du Tigre »
L’anecdote est savoureuse et appartient à la petite histoire de la télévision française : c’est précisément grâce à Alexandre Bis que Jean-Claude Bouillon est devenu le mythique commissaire Valentin.
En 1973, le réalisateur Victor Vicas cherche désespérément les trois visages qui formeront le trio de choc des Brigades du Tigre. Le projet patine. C’est alors que la compagne de Vicas, Li Erben, regarde Alexandre Bis sur son écran. Subjuguée par le charisme et la présence à l’écran de Jean-Claude Bouillon, elle tanne son mari pour qu’il jette un œil à la série. Vicas est conquis : le rôle principal des Brigades vient de trouver son maître.
Ironie du calendrier, la première saison des Brigades du Tigre sera diffusée en France à la fin de l’année 1974, seulement quelques mois après qu’Alexandre Bis a révélé le comédien au public de l’ORTF.
Près de cinquante ans plus tard, alors que Les Brigades sont gravées dans le marbre de la pop-culture, Alexandre Bis a presque totalement disparu des radars. Elle reste pourtant un témoignage fascinant d’une Europe de l’audiovisuel en pleine ébullition, capable de trousser des thrillers paranoïaques d’une redoutable efficacité.