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Revenge : quand les Américains féminisaient et modernisaient déjà Monte-Cristo

TF1 présentera à La Rochelle son incroyable Comtesse de Monte-Cristo. Mais en 2011, ABC avait tenté l’expérience avec Revenge.

Lorsqu’elle débarque sur les écrans américains en 2011, la série Revenge, créée par Mike Kelley, s’impose d’emblée comme un savoureux plaisir coupable. Mais derrière ses allures de soap-opera clinquant taillé pour la chaîne ABC se cache une ambition narrative bien plus vaste : transposer le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, dans le monde contemporain des ultra-riches de la côte Est américaine. En troquant les marquisats du XIXe siècle pour les propriétés somptueuses des Hamptons, Revenge a réussi un tour de force d’adaptation en féminisant et en modernisant le mythe de la vengeance littéraire.

Du bagne d’If aux plages des Hamptons : une modernisation glaciale

Dans le roman classique, Edmond Dantès est trahi par des rivaux jaloux, enfermé pendant quatorze ans au château d’If, avant de réapparaître sous le titre du richissime et mystérieux comte de Monte-Cristo pour détruire méthodiquement ses bourreaux.

Revenge reprend la structure exacte de ce schéma mythique, mais en l’ancrant fermement dans les réalités de l’Amérique post-crise financière. Ici, le martyr s’appelle David Clarke, accusé à tort d’avoir financé un attentat terroriste à la suite d’une conspiration menée par la puissante famille Grayson et leurs associés. C’est sa fille, Amanda Clarke, qui reprend le flambeau du châtiment. Pour infiltrer la haute société qui a détruit sa famille, elle adopte une nouvelle identité : celle d’Emily Thorne (incarnée par Emily VanCamp).

Le décor change du tout au tout. Les salons parisiens et les îles méditerranéennes font place aux villas surplombant l’océan, aux galas de charité hypocrites et aux cercles financiers de Wall Street. La finance moderne, les technologies de surveillance et la manipulation médiatique deviennent les nouvelles armes de destruction massive. Le petit carnet rouge d’Emily, estampillé du symbole de la double infinité, remplace la liste noire d’Edmond Dantès, cochant au fil des épisodes les têtes qui doivent tomber.

La féminisation de la vengeance : Emily Thorne et Victoria Grayson

La grande force de la série réside dans la féminisation de son ossature dramatique. En plaçant une femme au cœur d’un récit historiquement dominé par une figure patriarcle d’autorité et de justice divine, Revenge redéfinit les codes de l’héroïne de télévision.

Emily Thorne n’est ni une victime passive ni une séductrice conventionnelle. C’est une combattante froide, méthodique, experte en arts martiaux et fine stratège, capable d’anticiper chaque coup de ses adversaires avec plusieurs coups d’avance. Contrairement aux figures féminines souvent cantonnées aux intrigues sentimentales dans les drames familiaux, Emily orchestre des machinations financières et politiques d’une grande complexité.

Face à elle se dresse sa véritable nemesis : Victoria Grayson (interprétée magistralement par Madeleine Stowe). Surnommée la « reine des Hamptons », Victoria incarne la matrice du mal dans la série. Elle remplace la figure des conspirateurs masculins du roman en les surpassant en cynisme et en élégance. Le cœur battant du show ne repose pas uniquement sur la quête de justice d’Emily, mais sur le duel psychologique féroce et presque intime entre ces deux femmes. Le lien est d’autant plus vénéneux que Victoria a aimé le père d’Emily avant de le sacrifier pour préserver son statut et sa famille.

Une réécriture fidèle des archétypes dumasiens

Outre l’affrontement central, la série s’attache à réinventer l’ensemble de la mythologie de Dumas à travers des personnages miroirs très bien construits :

  • Nolan Ross / L’Abbé Faria & Jacopo : Milliardaire excentrique et génie du piratage informatique, Nolan est l’allié inestimable d’Emily. Il combine la richesse technique de l’Abbé Faria (qui fournit les moyens de la vengeance) et la loyauté inébranlable de Jacopo.
  • Jack Porter / Mercédès : L’amour d’enfance d’Emily incarne l’innocence et la pureté morale. Comme Mercédès dans l’œuvre originale, il représente le foyer perdu et la tentation d’abandonner le châtiment pour revenir à une vie simple.
  • Conrad Grayson / Gérard de Villefort & Danglars : Le patriarche sans scrupules personnifie la corruption des élites économiques et politiques ready à tout écraser sur leur passage.

L’engrenage tragique : quand la vengeance dévore son auteur

Si Revenge emprunte aux séries dramatiques des années 2010 ses rebondissements incessants et ses cliffhangers acérés, elle conserve la portée philosophique de l’œuvre d’Alexandre Dumas. L’adage qui ouvre régulièrement les épisodes rappelle le piège qui se referme sur l’héroïne : « Avant de vous engager dans la voie de la vengeance, creusez deux tombes. »

Au fil des quatre saisons, la croisade d’Emily ne se déroule pas sans casse. La machine à détruire qu’elle a mise en place finit par faire des victimes collatérales innocentes et entame sa propre humanité. La série interroge la légitimité de la justice privée et montre comment l’obsession de réparer le passé risque d’anéantir toute possibilité de futur.

En transformant le monument littéraire français en une saga télévisuelle américaine moderne et féminine, Revenge a prouvé la viabilité universelle des mythes classiques. Une adaptation audacieuse qui aura marqué l’histoire des séries des années 2010.

About author

Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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