Avec Portobello, Marco Bellocchio revient sur l’une des plus retentissantes erreurs judiciaires de l’Italie contemporaine et dissèque les mécanismes qui ont fait d’un innocent un coupable idéal.
C’est quoi, Portobello ? Au début des années 1980, Enzo Tortora est l’une des figures les plus populaires de la télévision italienne. Son émission Portobello, diffusée sur la RAI, rassemble des millions de téléspectateurs et l’animateur reçoit de nombreuses lettres du public. Parmi celles-ci, plusieurs courriers de Pandico (Lino Musella), membre de la Camorra incarcéré pour meurtres. Mais en l’absence de réponse, le mafieux, furieux, décide de se venger… Le 17 juin 1983, Tortora est arrêté et incarcéré pour association mafieuse et trafic de drogue. Son nom apparaît dans les déclarations de plusieurs repentis de la Camorra et malgré l’absence de preuves matérielles, l’implacable machine judiciaire est lancée.
Disponible sur ARTE, Portobello est une mini-série italienne en six épisodes d’une heure, créée et réalisée par Marco Bellocchio, figure majeure du cinéma italien contemporain. Après Esterno notte, consacrée à l’enlèvement d’Aldo Moro, le cinéaste poursuit son exploration des grandes blessures de l’histoire italienne avec l’affaire Tortora, une histoire aussi absurde qu’effrayante qui a profondément marqué l’Italie des années 1980.
Une série judiciaire qui fait froid dans le dos
Qu’il connaisse l’affaire ou non, le spectateur sait dès le départ qu’Enzo Tortora est innocent. Portobello ne repose pas sur le doute : pas de coupable à démasquer, pas de mystère destiné à être résolu au dernier épisode. Le suspense est autrement plus anxiogène : jusqu’où une accusation peut-elle aller, une fois qu’elle a été prise au sérieux ?
Et le point de départ de cette vertigineuse affaire est presque grotesque : des… napperons. Envoyés par un tueur de la Camorra au présentateur de Portobello, afin qu’ils soient présentés dans son émission. Un petit morceau de tissu qui va faire basculer Tortora dans le cauchemar judiciaire.
Bellocchio détaille patiemment le rouleau compresseur judiciaire. Un témoignage douteux en entraîne un autre, une confusion devient un élément à charge, une information mal vérifiée prend l’apparence d’un fait, un repenti accuse contre une remise de peine, les éléments et témoignages à décharge et sont écartés.
C’est là que Portobello devient véritablement glaçante. L’injustice ne repose pas nécessairement sur un grand mensonge soigneusement organisé. Elle naît de l’animosité d’un homme (qui plus est atteint de graves troubles psychiatriques), d’une succession d’erreurs, de raccourcis et de « certitudes » que personne ne prend le temps de vérifier. Et le pire ? Être innocent ne suffit pas. Tortora doit parvenir à le prouver. Mais plus il se défend, plus il s’enfonce, face à un système qui a besoin qu’il soit coupable. Forcément coupable.

Quand l’affaire judiciaire devient un feuilleton médiatique
Enzo Tortora est une star de la télévision, et c’est un élément essentiel. Avant son arrestation, il maîtrise l’image et connaît le pouvoir d’un récit médiatique. Après, il découvre l’autre côté du miroir : celui où son histoire est racontée par les autres.
Son procès ne se déroule donc pas uniquement dans les tribunaux. Il existe aussi dans les journaux, à la télévision, dans les conversations et dans le regard du public. La célébrité de Tortora, qui aurait pu constituer une protection, devient paradoxalement l’un des éléments de son supplice. Tout le monde connaît son visage. Tout le monde a donc quelque chose à dire sur lui. Et sur sa culpabilité.
Bellocchio filme cette dimension sans transformer Portobello en simple procès des médias. C’est plus subtil et surtout plus inquiétant. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont une histoire circule jusqu’à devenir une vérité admise. Une accusation est reprise, commentée, interprétée, puis finit par acquérir une existence propre.
Bellocchio ne raconte pas seulement Tortora : il ausculte l’Italie
Après Esterno notte, Marco Bellocchio poursuit donc son exploration des traumatismes italiens en partant une nouvelle fois d’un destin individuel pour observer tout un pays. Derrière l’affaire Tortora apparaissent la violence de la Camorra, le poids des repentis, les failles de l’institution judiciaire et une société fascinée par les affaires criminelles.

Mais Portobello ne se transforme jamais en cours d’histoire. Bellocchio préfère nous faire ressentir l’absurdité kafkaïenne et l’étouffement de la situation plutôt que multiplier les explications. Sa mise en scène conserve même une certaine distance, qui pourra déstabiliser ceux qui attendent un récit judiciaire plus classique.
Cette approche permet surtout à Fabrizio Gifuni de livrer une interprétation remarquable. Son Tortora n’est pas un saint fabriqué pour les besoins du scénario. Il est un homme qui découvre progressivement qu’il n’a plus la moindre prise sur ce qui lui arrive. Sa colère, son incompréhension et son humiliation deviennent d’autant plus fortes que la machine autour de lui fonctionne parce qu’elle a besoin d’un coupable.
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Face à lui, les institutions ne sont pas représentées comme un bloc malveillant. C’est presque pire : chacun semble pouvoir avoir une bonne raison de croire, de répéter ou de suivre ce qui a déjà été établi. Parce que reconnaître des erreurs et des fautes dans l’affaire Tortora remettrait en question toutes les accusations portées contre les autres prévenus.
La série demande parfois de la patience, notamment dans ses passages les moins explicatifs ou les plus oniriques, mais cette approche participe aussi à sa puissance. Bellocchio nous enferme progressivement dans le même cauchemar que son personnage : celui d’une succession d’erreurs et de mensonges qui deviennent réalité, et où la présomption d’innocence est une fiction.
Avec Portobello, Marco Bellocchio signe donc bien davantage qu’un récit sur une erreur judiciaire. Il raconte la fabrication d’une coupable et s’intéresse à ce moment terrifiant où le doute cesse d’être possible parce que tout le monde a déjà choisi son camp. Portée par un Fabrizio Gifuni impressionnant et par une mise en scène précise, Portobello est une plongée aussi fascinante qu’inconfortable dans l’un des grands scandales judiciaires italiens. Et son propos dépasse largement le cas Tortora. Car la question qui reste, une fois les six épisodes terminés, est toujours d’actualité : combien faut-il de preuves pour condamner un innocent… et combien de doutes pour accepter qu’on s’est trompé ?