Annoncé en juin dernier chez les très jeunes éditions Meian, le manga Kingdom s’est laissé approcher dans les allées de Japan Expo. Son éditeur Benjamin Uzan entend bien faire bouger les lignes du schéma de distribution français. Entretien.

Un an après son entrée dans l’arène, Meian Édition annonçait en juin dernier l’acquisition de la licence Kingdom. Succès critique et commercial au Japon, ce seinen signé Yasuhisa Hara projette le lecteur dans la période des Royaumes combattants qui mena à l’unification de la Chine. L’histoire se focalise sur le périple de Shin, enfant esclave rêvant de devenir Grand Général des armées de Qin.

Sous ses airs de challenger, Meian n’en est pas à son coup d’essai. Sa maison-mère IDP Home Video édite déjà de nombreuses séries animées en DVD et blu-ray en partenariat avec Black Box, Déclic Images ou Wakanim. IDP détient également la boutique en ligne Anime Store, très prisée des collectionneurs.

VL : Kingdom est-il à l’image de votre ligne éditoriale ?

Benjamin Uzan : Nous partons sur une ligne seinen avec un public adulte. Selon les ventes que cela présentera par la suite, on ira chercher davantage sur le terrain du shôjo et du shônen. Kingdom est notre premier titre. J’ai suivi l’anime avec grand intérêt, mais comme il s’arrêtait au tome 22 j’ai regardé la suite sur Internet. À partir de là j’ai vu que personne n’était vraiment intéressé à l’idée d’exploiter la série chez nous, donc on s’est dit : « pourquoi pas ? ».

Comment se sont déroulées les négociations avec les ayant-droits japonais ?

On a négocié avec une filiale de la Shûeisha (VIZ Media Europe, ndlr). Nos discussions ont commencé en août 2017 et se sont finalisées en mai 2018. Ça a été assez long, mais c’est assez logique vu qu’il s’agit de notre premier manga, et qu’il faut toujours faire ses preuves avec la Shûeisha. C’est une bonne chose d’avoir mis un premier pied chez eux, ça nous permet d’avoir davantage de poids auprès des autres éditeurs si on veut distribuer de nouvelles licences.

Meian ne s'arrêtera pas à Kingdom

Lauréate du Grand Prix Tezuka en 2013, Kingdom n’en est pas moins une série pour adultes qui compte plus de 50 tomes au Japon (toujours en cours), et dont l’adaptation animée a eu un écho international très limité. C’est un pari risqué !

L’anime a eu un impact limité car une grosse partie a été faite en 3D. Ça a repoussé les amateurs d’animation traditionnelle, mais le risque était moindre pour le manga. Il faut le lire pour le comprendre. Plus on avance dans l’histoire, et plus on l’apprécie. Voyez la dynamique au Japon : chaque nouveau numéro fait un meilleur score que le précédent. À ce jour, le tome 50 a dépassé les 900 000 exemplaires vendus ! Kingdom représente la troisième meilleure vente (plus de 6 millions d’exemplaires par an) tous mangas confondus, et la meilleure vente dans sa catégorie depuis 2015.

Quel rôle a joué la communauté Kingudamu.net dans la localisation ?

Je connais très bien Valentin et Thomas (administrateurs de Kingudamu.net, ndlr). Pour moi ce sont eux qui ont fait connaître le manga en France. Dans l’espoir d’obtenir une sortie officielle chez nous, ils ont insisté avec la plupart des éditeurs qui les ont écouté mais ne les ont pas suivi dans leur pensée. Comme j’étais fan de la série, j’ai voulu les associer à notre travail de localisation. Ils sont d’ailleurs présents avec nous sur le stand ! Je suis convaincu que personne d’autre n’aurait pu adapter la série aussi bien qu’eux. Nous les avons quand même fait travailler une personne titulaire d’une licence en histoire de la Chine, et l’équipe s’est occupée de la relecture.

Vous dites avoir fait appel à un profil universitaire pour rester fidèle aux nombreux détails historiques du manga. Est-ce que Kingdom constitue une bonne porte d’entrée dans l’histoire de la Chine ?

L’histoire de la Chine représente une partie de Kingdom, mais ce n’est pas l’essentiel. C’est avant tout un récit d’aventure et de batailles, porté par des personnages qui évoluent beaucoup et cheminent vers des buts concrets. Ça peut d’ailleurs expliquer pourquoi les lecteurs japonais portent autant d’intérêt à un récit ancré dans l’histoire chinoise.

Vous proposez un modèle économique très inhabituel dans le milieu de l’édition de mangas en France. Pourquoi ?

L’abonnement est une forme de commercialisation qu’on fait depuis des années avec IDP Home Video et le site Anime-Store. Ça nous donne un avant-goût du potentiel d’un produit. En ce qui concerne Kingdom la campagne a été lancée il y a quelques jours. D’ici fin août, on aura les chiffres sur le potentiel de l’abonnement, dont on déduira le potentiel des ventes globales. Ce modèle nous permet d’ajuster notre stratégie de communication et de distribution. Pour le moment, je peux vous dire que ça s’annonce… très bien !

Qu’avez-vous à répondre à celles et ceux qui s’inquiètent du sort des libraires ?

Nous sommes en train de finaliser un site professionnel : Anime-Pro. Ce site ouvrira à la fin du mois de juillet et sera à l’usage exclusif des revendeurs. Nous avons les coordonnées de 15.000 librairies en France avec qui nous allons pouvoir communiquer directement. Notre interface sera simple, complète, et leur permettra de commander les exemplaires dont elles ont besoin. On a déjà travaillé avec les messageries de presse mais les systèmes d’aller-retours, de stockages et de redevances engendrent beaucoup de frais, d’autant qu’elle reversent très peu au revendeur final. C’est pourquoi nous avons préféré faire ce site et assurer aux revendeurs une meilleure remise.

Avez-vous d’autres mangas dans les tuyaux ?

On a déjà plusieurs titres en tête. Comptez sur nous pour que l’aventure Meian ne s’arrête pas à Kingdom !