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Entretien avec Anne Deysine : Biden, ce “brave type” loin d’être le premier choix des électeurs

BRIAN SNYDER / REUTERS

Débats présidentiels, Cour suprême, Amérique fracturée… Anne Deysine, professeure à l’université Paris Ouest-Nanterre et spécialiste des questions politiques et juridiques en France et aux Etats-Unis, nous a livré un éclairage prenant sur l’actualité et l’échéance électorale à venir outre-Atlantique. Travaillant à l’étranger auprès du barreau américain en matière de droits de l’homme et de démocratie, elle est l’auteur de « La Cour suprême des Etast-Unis » (Dalloz) en 2015. Elle publie « Les Etats-Unis et la Démocratie », aux éditions L’Harmattan. Véritable autopsie de la société américaine et décryptage de la présidence Trump.

Comment jugez-vous la qualité du débat politique américain ?

Anne Deysine. Il n’y a plus de débat politique aux États-Unis. Les attaques et les interruptions se multiplient lors des débats présidentiels. Et pour les candidats à la vice-présidence, le constat est le même : l’utilisation policée de leurs deux minutes pour répondre à une autre question que celle posée par la journaliste. C’est en grande partie due à la polarisation de l’opinion publique accentuée par la polarisation des médias et des réseaux sociaux

Ces débats télévisés répondent-ils aux attentes sociétales contemporaines ?

Il est impossible de débattre sur aucune question car chaque camp campe sur ses positions. Par exemple, les manifestations largement pacifiques de Black Lives Matter sont décrites comme des émeutes nécessitant une politique de loi et ordre par le parti républicain.

Pour le virus, il est nié par l’actuel président Donald Trump.

Quelle importance attribuez-vous à la nomination d’Amy Coney Barrett sur la campagne électorale actuelle ?

C’est un exemple supplémentaire de ce que j’explique dans mon livre : l’érosion des normes. Le Sénat est censé être un contre-pouvoir et jouer un rôle d’« avis et consentement ». Or, la majorité républicaine qui a refusé d’étudier la candidature du juge Garland nommé par Obama en 2016 a annoncé qu’elle approuverait la candidate avant même de connaître le nom de la juge nommée par Trump.

“Les Etats-Unis et la démocratie”, publié aux éditions L’Harmattan en 2019

Le camp républicain espérait capitaliser sur ce juge supplémentaire, mais c’est la pandémie qui occupe les préoccupations. 

Du côté démocrate, les électeurs qui ne s’étaient jamais penchés sur le rôle réel de la Cour suprême ont compris les dangers de ce sixième juge conservateur. Avec cette majorité, de nombreuses acquis politiques économiques et sociaux risque d’être rayés de la carte. Ceci peut expliquer la mobilisation et le nombre jamais atteint de votre anticipés à ce jour.

Le débat est actuellement fracturé et l’Amérique peut être qualifiée comme « polarisée ». L’unité est-elle encore possible ? Biden peut-il être incarner le « dépassement » des clivages et la « concentration » des oppositions anti-Trump ?

Biden a réussi à ce que de nombreux républicains votent pour lui, annoncent qu’ils vont voter pour lui, créent des groupes pour aider à sa victoire car leur priorité est de se débarrasser du président actuel considéré comme dangereux pour le pays est dangereux pour la démocratie.

Les sondages nationaux sont très favorables à Biden. […] Mais il ne faut jamais sous-estimer Trump ni le rôle des réseaux sociaux en matière de désinformation.

Anne Deysine

Mais compte-tenu du gouffre qui sépare les deux partis sur la quasi-totalité des questions, une politique associant les deux camps semble difficile. D’autant que Biden, centriste ayant travaillé avec les républicains, va être soumis aux pressions de l’aile gauche du parti qui va lui demander de frapper vite et fort, en matière de droits de vote, de protection de l’environnement, etc.

Certains articles récent estiment que les classes sociales ne comptent plus dans ces élections. Ils parlent alors de votes générationnelles ou géographiques. Est-ce une vision pertinente des choses ?

Il est vrai que les sondages segmentent la population, par âge, par sexe et, par race puisque l’on a le droit de compter l’appartenance raciale aux États-Unis.

Et ceci est accentué par le fait que la plupart des blancs qui votent pour les républicains votent pour des raisons culturelles et identitaires et non pas en fonction de leurs intérêts économiques. Si c’était le cas, ils seraient en faveur d’un salaire minimum et voteraient pour les démocrates.

L’opinion publique ainsi que les sondages indiquent que Joe Biden est déjà gagnant, encore plus favori qu’Hillary Clinton il y a 4 ans. Comment évaluez-vous ces jugements ? Comment estimez-vous les chances des candidats ?

Les sondages nationaux sont très favorables à Biden. L’écart est moins net entre Trump et lui dans les états pivots mais il ne faut jamais sous-estimer Trump ni le rôle des réseaux sociaux en matière de désinformation.

Cela étant, Clinton était une mauvaise candidate car elle était détestée par une partie importante de l’opinion. Biden au contraire est un « brave type » issu des classes populaires. Il le rappelle régulièrement et il est donc moins difficile pour des républicains ou pour la gauche du parti démocrate de voter pour lui alors qu’il n’est évidemment pas leur premier choix. Tout va donc se jouer sur la participation électorale.

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Journaliste culture, politique et société
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