Les eurodéputés ont voté le 12 septembre l’emploi de l’article 7, qualifié d’« arme nucléaire », à l’encontre de la Hongrie, dont les dérives autoritaires risquent de menacer l’Etat de droit. Le Premier ministre Viktor Orbán suscite un mouvement d’ampleur qui ébranle toute l’Europe, et incarne un enjeu majeur des élections à venir.

 « Un risque grave de violation des valeurs fondatrices de l’UE »

L’élue néerlandaise Judith Sargentini a fustigé la politique du gouvernement hongrois, dans un rapport aboutissant à un vote-sanction mercredi 12 septembre. Et à une large majorité : 448 voix pour, 197 contre et seulement 48 abstentions. Il dénonce les menaces sur la liberté des médias, l’indépendance de la justice, ou encore les attaques contre les organisations non gouvernementales.

Depuis son retour au pouvoir en 2010, le Premier ministre Viktor Orbán incarne une droite conservatrice et xénophobe. En 2015, il annonce la construction d’une clôture de barbelés anti-migrants entre la Hongrie et la Serbie. Le Parlement magyar adopte, ensuite, une loi qui renforce les pouvoirs de l’armée et de la police. Autorisée à ouvrir le feu, l’armée peut désormais tirer dans les jambes des migrants tentant de s’enfuir. En matière d’éducation, le gouvernement fait aussi preuve de créativité : manuels de morale fustigeant les relations sexuelles hors mariage, livres de géographie dénonçant une « déferlante migratoire » en Italie …

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Crédit – Frederick Florin AFP

L’article 7 : une « option nucléaire » impuissante

Le vote du Parlement européen a déclenché une procédure exceptionnelle, employée une fois seulement auparavant : en décembre 2017, c’était la Pologne qui figurait au banc des accusés. Le parti ultraconservateur Droit et justice avait mené des réformes aboutissant à une mise sous tutelle du pouvoir judiciaire. En réaction au non-respect du principe démocratique de séparation des pouvoirs, la Commission avait activé l’article 7 des traités de l’Union. En théorie, cet article peut déboucher sur une suspension du droit de vote de l’Etat membre au Conseil : une quasi-exclusion du jeu européen.

En réaction, Judit Varga, ministre hongroise chargée des relations avec l’UE, a qualifié cet article « d’option nucléaire », d’instrument « dangereux » susceptible de miner « la confiance des citoyens dans le Parlement ». Qu’elle se rassure, la procédure a peu de chance d’aboutir. Le Parlement constitue la première étape, tandis que le second round nécessite une majorité des quatre cinquièmes des votants, suivi de consultations avec le gouvernement hongrois. De fait, cette mesure symbolique prend du temps et son efficacité reste à prouver. Le refus de Varsovie de revenir sur ses réformes judiciaires le démontre.

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Crédit – AFP

La Hongrie, figure de proue d’une Europe « illibérale »

La Hongrie et la Pologne défient l’Europe, en fourvoyant le principe fondamental d’Etat de droit, et en prônant la fermeture des frontières face à la crise migratoire. Chantre de l’« illibéralisme », Viktor Orbán défend une forme de démocratie autoritaire faisant primer la souveraineté de l’Etat-Nation sur les droits et libertés fondamentales des citoyens. Ce n’est pas toujours pour déplaire, dans une Europe ébranlée par les soubresauts identitaires.

Chez les frères honnis de l’Europe, de nombreux scandales de corruption ont emporté les espoirs de la démocratie libérale. L’étau autoritaire se resserre autour de peuples en quête de leaders charismatiques, prêts à faire entendre leur voix au sein d’une Europe dont ils ne seraient plus maîtres.

Dès 2015, le groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) rejetait la politique obligatoire des quotas de répartition des migrants entre les pays de l’UE. En tant que mouvements souverainistes, ils exploitent ce sentiment de dépossession culturel, et prospèrent dans le sillage de la crise migratoire. Le groupe de Visegrád dénonce d’une voix commune « le chantage » et « le diktat » européen. Le schisme européen est acté.

Hongrie

Crédit – Tom, Pays-Bas

 « Nous ne livrerons pas le pays aux étrangers »

Cette crise de représentativité se double du choc économique qui a ébranlé l’Europe en 2008. Ils ont amplifié la défiance à l’encontre des institutions européennes, ce qui s’est traduit par le rejet culturel des élites et des immigrés, les deux faces de l’ouverture des frontières. Face à une Europe qui prône la mondialisation, le repli sur soi fait office de protection. «Nous défendrons la culture chrétienne et nous ne livrerons pas le pays aux étrangers» a ainsi déclaré Viktor Orbán dans une intervention radiodiffusée en mai 2018.

Paradoxalement, cette crise politique s’est renforcée alors même que les arrivées de migrants, depuis la Méditerranée, ont drastiquement chuté : du pic d’un million en 2015, les migrants seront huit fois moins en 2018 – si la fréquence actuelle se maintient – selon les chiffres du HCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) de septembre 2018.

Hongrie

Crédit – AFP

Les partis antisystèmes à la tête de l’Europe ?

Les élections européennes de mai 2019 dessinent une Union écartelée entre libéralisme et populisme, symbolisée par le duel Macron-Orbán. Le premier est critiqué pour sa déconnexion des peuples et son élitisme, le second pour son repli sur soi et son autoritarisme. En 2010, lorsqu’on lui demande s’il s’inquiète du fait d’accéder au pouvoir en plein orage planétaire, Orbán affiche ses ambitions : « Non, j’aime le chaos. Car, en partant de lui, je peux construire un ordre nouveau. L’ordre que je veux. »

Les partis antisystèmes ont réussi ce que d’aucun n’était parvenu jusqu’alors : rassembler autour d’une véritable politique européenne. Auparavant, les électeurs décidaient en fonction de leur vote national : un sympathisant de la Fidesz [le parti d’Orbán] votait aux élections européennes pour le PPE [le Groupe du Parti populaire européen, qui réunit les partis de centre-droit]. Mais la rencontre Orbán-Salvini, le 28 août, a marqué les esprits. Même si des divergences persistent, leur alliance est scellée : quel que soit son pays d’origine, un électeur peut se reconnaître au sein de leur vision européenne commune.

Le risque, que seuls les populistes s’emparent de cette mouvance transnationale. Face à cette extrême droite unifiée, les libéraux, progressistes de gauche et centristes, n’auront d’autre choix que de proposer une refonte cohérente de leur projet européen. Le défi est considérable, et, en ce sens, les élections européennes de mai 2019 seront déterminantes.

Hongrie

Crédit – Hachfeld Allemagne

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