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Hsin Yin Sung (Happiness Road) : “la fiction c’est repenser à la dramaturgie de sa propre vie”

On Happiness Road

Happiness Road était présenté hors-compétition au Festival international de l’animation d’Annecy. Grand Prix du Tokyo Anime Award au mois de mars, il n’en fallait pas plus pour se décider d’aller le voir et d’interviewer sa réalisatrice Hsin Yin Sung, de passage au festival.

Le film parle de trente années de vie à Taïwan et des changements que l’île et son héroïne ont vécus à travers l’instabilité du pays. Un film émotionnellement chargé qui décrit avec beaucoup de soin et une animation excellente un univers doux-amer faisant écho au passé de sa réalisatrice.

Damien : J’ai vu votre film Happiness Road hier, je suis étonné de voir un film aussi bon présenté hors-compétition à Annecy *rires*, quelles ont été vos influences pour ce film ?

J’ai commencé en faisant des études de réalisation aux États-Unis. Avant je pensais que la fiction se réduisait systématiquement à des histoires inventées. Alors qu’en fait la fiction c’est repenser à son histoire, à la dramaturgie de sa propre vie et ça m’a apporté un autre regard sur mon vécu.

C’est vrai qu’il y a l’air d’y avoir beaucoup de vécu et de personnel dans ce film…

Pas tout mais oui *rires* !

J’avais cru saisir que le personnage de la grand-mère était plus ou moins inspiré de la réalité.

Quand j’ai commencé à réfléchir sur ma vie, toutes les bribes de souvenirs d’enfances me sont revenues par vagues… Par exemple la rivière sous le pont était un endroit très sale, c’était dégueulasse, ça sentait mauvais mais je jouais là et donc dans mon souvenir c’était quelque chose d’agréable. Quand j’étais enfant je détestais ma grand-mère, parce que c’était une vraie Aborigène de Taïwan et que dans mon éducation à l’école pro-chinoise mandarinophone ces minorités étaient détestées. J’avais honte d’elle, je ne l’aimais pas car elle m’inspirait tout sauf quelque chose d’aimable ou de respectable. Donc cette partie-là dans le film effectivement c’est ma vie, mais c’est aussi beaucoup de fiction et dans ce décalage on retrouve quelque chose de comique. Des fausses légendes disaient que les Aborigènes coupaient les têtes et tuaient les gens, et à cette époque je m’étais demandée si ma grand-mère en aurait été capable.

Affiche Happiness RoadComment a été accueilli le film à Taïwan ?

Le premier accueil a été très bizarre. Ce n’est pas un dessin animé classique formaté style Pixar ou Disney, et ce n’est pas non plus un anime japonais donc on ne savait pas comment en faire la promotion. Ça n’a pas été très bien accueilli au démarrage.

Au début on peut penser qu’il s’agit d’un film pour enfant mais en fait il y a beaucoup de sujet qui sont très durs et sérieux.

Oui, au départ a distribué Happiness Road comme un film grand public : ils l’ont sorti dans plein de salles, mais après le démarrage en demi-teinte on a retiré beaucoup de salles. Puis le bouche à oreille a commencé à fonctionner sur les réseaux sociaux. On a eu un démarrage en deux temps, mais le film est quand même resté deux mois à l’affiche. Encore maintenant il y a des gens qui téléphonent au cinéma pour demander s’il n’y a pas moyen de louer une salle pour une projection privée *rires* !

À ce point *rires* ? Le film a plutôt bien fonctionné ? Les sujets sont-ils encore sensibles, il parle notamment de politique, du totalitarisme en arrière-plan ?

On ne peut pas dire que c’était un succès au box-office mais il a joui d’une très bonne critique. Les réactions étaient très contrastées, ça a créé un buzz fondé sur de nombreuses discussions et polémiques, c’était parfois assez chaud entre les différents groupes d’opinions mais peu importe le camp les gens finissaient par se reconnaître dans le vécu que présente Happiness Road. Certaines personnent étaient en colère : “Comment osez-vous voler mon histoire ? Je ne vous ai pas donné ma permission !” *rires*

Il y a beaucoup de sous-traitance à Taiwan mais on voit rarement des productions originales, est-ce qu’ Happiness Road pourrait lancer des vocations ?

C’est ce que j’espérais mais c’est difficile car il faut que tout une chaîne d’industrie soit complétée. Mon équipe sur le film maintenant ils sont retourné travailler ailleurs sur de la pub. Je ne sais pas si je peux servir de locomotive car dans l’imaginaire collectif l’animation c’est pour les enfants, du coup est-ce qu’on peut faire de l’animation pour les adultes….

C’est le soucis que me confiait le réalisateur Yong Sun Lee vis-à-vis de la Corée l’an dernier. Face à ces difficultés y aura t-il quand même d’autres projets ?

Ça a tellement été un parcours du combattant pour faire Happiness Road que je préfère mettre l’animation de côté et faire un film live mais je ne rejette pas l’idée d’y revenir un jour.

C’est le trajet qu’a suivi Yeon Sang Ho qui galérait à faire de l’animation pour adulte en Corée et il lui a suffit de passer au film live pour devenir une rockstar du cinéma coréen avec Dernier train pour Busan ! Après toutes ces aventures et tout ce travail accompli, vous êtes heureuse ?

Hsin Yin Sung la réalisatrice d'Happiness RoadOui ! À travers ce film j’ai pu me connecter à des gens que je ne connaissais pas jusqu’au bout du monde. Un brésilien m’a écrit une longue lettre sur Facebook à propos du changement politique au Brésil. Il se sentait impuissant et démuni en tant que créateur d’animation mais après avoir vu ce film il se sentait investi d’une nouvelle mission. À l’intérieur de Taïwan cette génération de mères avaient beaucoup de chose sà dire sur leur passé et leur vie personnelle mais ne savaient pas comment le faire. Quand elles sont allés voir ce film en famille, les enfants ont commencé à poser plein de question à leur parents : “Mais pourquoi tu ne parles plus Taïwanais ? C’est quoi ton histoire ?” Et grâce à Happiness Road ils ont pu se livrer, parler d’eux-mêmes, de leur passé à leurs enfants, il y a quelque chose qui les a réuni à travers ce film.

Oui c’est un film très intergénérationnel.

Exactement, je crois que c’est ça mon bonheur en tant que réalisatrice *rire*.

Happiness Road sera distribué par Eurozoom dans nos salles le 1er août.

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