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La jeune fille, une marchandise

I’m a new Sugar babe  

 Après avoir rempli la fiche des caractéristiques de mon produit (âge, taille, poids, couleur des yeux-peau-cheveux) et recadrer mon plus beau profil, vient l’étape essentielle. Dans la rubrique « Arrangment I’m seeking » je dois préciser mon « lifestyle Expectation ». Une liste d’arrangements, de contrats correspondants à mes potentiels besoins financiers me sont proposés : Negociable – Minimal – Practical – Moderate – substantial – et enfin – High, la fourchette allant de Negociable à More than $10,000 monthly pour les plus gourmandes (et les plus coquines) d’entre nous.

Je choisis pour ma part Negociable, j’esquisse une description soft, « curieuse » et « candide ».

En trois clics, me voilà sur le marché de la chaire. Un numéro de matricule m’est attribué.  « Profile number xxxxxxx (Sugar baby)».

Quelques heures, quelques minutes ont suffi pour qu’une horde de mails et de visites s’invitent sur ma page. Je reçois des propositions en tout genre : de la déclaration d’amour à la demande de vie commune, en passant par des 5-7 ou invitations à dîner (et plus si affinité), je suis sollicitée de toute part par ceux que l’on appelle les «Papa gâteau», même si pour certains, le surnom de « Papi Gâteux » conviendrait beaucoup mieux. Ces hommes doivent déclarer sur leur profil leur revenu annuel net, leur patrimoine mais aussi leur statut social. Le profil type : Homme, 50 ans, cadre, homme d’affaires, gagnant sa vie à hauteur d’au moins 300 000 euros par an, le patrimoine s’élevant lui entre 500 000 et 1 million d’euros.

Durant ma semaine d’immersion, je discute avec quelques-uns de mes potentiels futurs « Papas » (désolé). On parle de nos attentes, de nos passions, de nos manques et de nos désirs. Certains disent aimer leur femme, avoir du mal à se sentir vivant, et d’autres, apprécient simplement la compagnie de jeunes filles bien fraîches. On finirait même par s’attacher. Voilà ce que me dit Mike : « J’ai envie de créer un autre univers dans lequel je puisse vivre plus librement, plus près de qui je pense être. Mon milieu social et professionnel est devenu un carcan. ». Mais encore ce que me déclare Richard : « j’adore la tendresse, en recevoir beaucoup et en donner beaucoup. » avant de me préciser qu’il est « prévenant et bien sûr généreux ». D’autres, comme Charles, sont plus directs et recherchent « une compagnie dans l’intimité avec quelqu’un de sympathique pour partager des rapports mais aussi du cérébral et d’autres échanges culturels »

On parle moins de sexe et d’argent c’est vrai, la plupart du temps. A vrai dire, c’est moi qui me trouve le plus souvent obligée d’aborder le sujet. Là, des sommes à faire pâlir la moins vénale de toutes. Plusieurs types de contrats me sont proposés. Je passe d’une proposition de CDI rémunéré à hauteur de 4 000 euros/mois au simple emploi intérim, ces gentlemans me proposant  parfois jusqu’à 200 euros pour dîner avec eux, et plus pour plus d’intimité. Les lieux sont eux aussi divers : une promenade au bord des quais, un grand hôtel parisien, un bon restaurant, « chez moi ». Les missions un tiers du temps délocalisées: New York, Festival de Cannes, Hong Kong, voilà tant de destinations qui m’ouvrent les bras pour presque rien.

 

 La jeune fille, retour sur un phénomène  

 

Pour consommer elle se consume. La jeune fille se vend, elle est achetée, elle fait tout vendre. C’est le lubrifiant de la crise, un mensonge ludique, un vote front national sur fond de chômage de masse. Le marché de la jeune fille ne connaît pas la crise. C’est l’affaire du siècle, le centre du cosmos. Elle a le vent en poupe. Elle s’appréhende comme détentrice d’un pouvoir sacré : celui de la marchandise. Elle est même le symbole de sa réification. Les lois du marché se sont individualisées dans la jeune fille avec une extraordinaire rapidité. Elle représente ce que certains appellent « l’anthropomorphisme du capital ». La jeune fille en a perdu son identité et sa raison d’être pour se complaire dans celle du paraître. Pour plaire. Tyrannisée par le dictât de l’apparence et de l’apparat. L’identité malheureuse dirait Finkie. La victoire de la tornade de l’hypercapitalisme, du séisme érotico-médiatique, de la commercialisation, de la sexualisation à outrance. On assiste selon Lilia Goldfarb à « un déplacement des intérêts intellectuels vers les projets reliés au corps. » Comme l’a noté le groupe Tiqqun, « la jeune fille est le plus luxueux des biens qui circulent sur le marché des denrées périssables », « le stade final de la marchandise, là où l’objet et le sujet deviennent indémêlables. »

La Jeune Fille loue son existence comme une prestation particulière. Une partie de son être est sous contrat permanent.

Selon Smith, chaque individu n’est pas tant identifié par le stock de biens dont il dispose mais par sa capacité à en acquérir d’autres. La jeune fille elle, regorge de capitaux en tout genre qui, à coup d’auto promotion bien calculée et de loyauté bien dosée, convergent et se multiplient entre eux, pour donner naissance à d’autres. « La 1ière compétence de la jeune fille : organiser sa rareté ». Elle est adepte, selon Ludovic Leonelli, « sans le savoir – des théories d’Adam Smith, utilisant son corps comme un capital riche de précieux dividendes. Lucide, elle sait que les privations et les efforts d’aujourd’hui lui vaudront, non pas une rédemption dans l’au-delà selon les croyances des calvinistes, mais le salut, ici et maintenant. »

Elle se prépare, en volupté. Sur un air de Nancy Wilson (I wish you love), elle déambule en rythme, l’air de rien, l’air d’aller plutôt bien. La farce, c’est qu’elle ressemble à ce qu’il y a de plus proche d’un idéal naturel. Elle dompte sa nature. Elle dénature. Elle fait honneur à la théorie de la valeur et ne compte pas ses heures : après tant de privations, d’exercices minutés et de collations rationnées, la voilà enfin prête à défier le marché, orchestrant son auto valorisation et son autopromotion.

Son capital érotique ? Le fantasme absolu. La bimbo pulpeuse fait place à la jeune et jolie brindille de feu, babydoll frêle et perdue dans son pull. La moue boiteuse et les épaules déboîtées, elle vous avale en un rien de temps dans la rondeur de ses yeux et de ses petits seins fiévreux. Les filles, ravalez votre colère, cela n’a pas été de tout repos.

Elle peut être enfant, mère, femme, toutes celles qu’il veut à la fois. La jeune fille, c’est comme du rouge à lèvre sur des dents sales. C’est, comme l’a justement souligné Tiqqun, un mensonge dont le visage est l’apogée. C’est un bistrot un peu trop chaleureux, un produit hors de prix « fait-main ». La ruse de la raison marchande veut que ce soit précisément ce qu’elle contient de non marchand, d’authentique, de bien qui détermine sa valeur.

Mais elle n’a pas su, sagement, profiter de ses attributs. La jeune fille a pris le chemin de traverse.

Que se passe-t-il dans ce monde où l’argent sent le Mustela, où à la dernière dent de lait tombée, elles se bousculent sur ce marché concurrentiel qui pullule de Sugar Daddy salivant de thigh up enfantin. Comment la jolie jeune fille est-elle passée de la séduction au tapin ?

La jeune fille apparaît comme étant l’incarnation du capitalisme. La sugar baby elle, comme celle de l’hypercapitalisme.

    De la jeune fille à la Sugar Baby  

 Elle vit dans une ère que nous connaissons bien. « L’ère du vide », que Gilles Lipovetsky appelle « l’ère de la séduction », où l’image connaît un règne prospère, où l’on voue à la beauté, un culte grandissant.

C’est plutôt simple : l’envie d’accumuler a poussé les plus rationnelles – ou les plus putains – d’entre elles à franchir le cap. On a envie de dire que cette jeune fille est prête – à – tout. Sans scrupule elle spécule, écume les capitales, capitalise. Ses talons n’ont qu’une devise : accumuler les palaces et les petits déjeuners en grandes pompes. Putain mais quelle pute ! Comme le patron n’a aucune pitié avec ses employés, quand le gain l’appâte, elle n’a aucune pitié d’elle même. Elle confondrait là intimement, un rapport de domination avec celui d’une stricte sujétion fondée par ce que Marx appelait la « plus value ». Car, si a priori le concept « qualité prix » est totalement dénaturé par la disproportion entre la valeur et la rémunération de la prestation, la domination est préméditée par l’usure du corps et les troubles identitaires.

Certaines parlent d’ « une aventure », d’un « fantasme », ne pas faire payer le dépassement-horaire devenant ici le « côté humain » de l’affaire. On ne sait plus où donner de la tête. La jeune fille part à la chasse aux indulgences. Pour elle mais aussi en prévention, pour vous. Elle fait ça au nom de l’art et de la beauté de l’art. Laissez accoucher la princesse qui somnole en elle depuis trop longtemps, dans une famille de classe trop moyenne et de petits boulots trop mal payés. Elle contourne le système et ses méandres, sans état d’âme. Parce que vous en avez ? Ne vendez vous pas votre âme au diable, vos convictions, votre fierté et tout le reste – hier, demain, et encore aujourd’hui ?  Pour une promotion, un mariage avantageux, une place au soleil ? Les études, c’est un alibi comme un autre. La vie a un goût amer et chacun s’en tire comme il peut.

  Au sommet de la hiérarchie du mal ?  

 Dans notre camp, le jugement de valeur est souvent sans détour. Elles suscitent le dégoût, la curiosité souvent, la honte mais aussi la pitié. La plupart d’entre nous ont par réflexe l’habitude d’adopter une vision purement Kantienne de la prostitution, suspendant le phénomène au sommet de la hiérarchie du mal.

Vendre son corps, on a envie de dire alors ? Presque par esprit de contradiction. Et si tout n’était pas en fait, qu’une question de perception, une construction socio-historique.

La réflexion pourrait se résumer à la question suivante : Suis-je un corps ou ai-je un corps ?

Le problème n’est il pas un problème d’argent, apparaissant comme « diabolisateur »,  diabolisé, tabou, comme le suggère Ruwen Ogien ? Selon lui, dans toutes les sociétés et les époques, il y a des échanges qui appartenaient et des échangent qui n’appartenaient pas aux échanges marchands, moyennant de l’argent. Il donne l’exemple des chanteurs d’opéra du XVIIe ou des professeurs à l’époque médiévale, devant offrir gratuitement leur capacité de faire plaisir, sous peine d’être considérés comme des « prostitués »

On peut notamment accorder à Ogien le fait que la sexualité soit considérée comme avilissante, animale. Pourquoi a-t-on toujours cherché à dire que le sexe avait besoin d’une compensation morale, de bonnes raisons pour être acceptable ? En somme, pourquoi hiérarchisons-nous les raisons de faire l’amour ?

On a finalement peut-être peur que la démocratisation de la sugar attitude s’accompagne d’une banalisation du commerce sexuel. Car selon Tiqqun, « L’infect n’est pas que la jeune fille soit fondamentalement une putain, mais qu’elle refuse de s’appréhender comme telle. » C’est vrai qu’elle orchestre en plus, une mise en scène sociale d une vie qui n’est pas la sienne. Sur les réseaux sociaux, on la voit faire étalage de ses biens, de ses sorties, ses voyages. Comme si elle était une riche héritière. Quoi qu’il en soit, ne serait ce pas là la preuve que la morale résiste ?

Elle essaye encore de se détourner mais elle vieillit, son corps, il se dérobe, il s’embourbe, dans cette vie capricieuse, dans cet inceste. Son corps n’est fait que de vide, il déambule, peut tout engloutir, le péché, sans philtre, il ne s’abreuve de rien, son plaisir est à jamais assoiffé. L’enveloppe ramasse, à chaque lune, la coquille est pleine de charme. Elle réclame une trêve mais tapine encore. Ses cris de douleurs sont en fait des cris de joie. Ses larmes sont chaudes, ses mains sont sales, sa jouissance est froide.

Mais je crois que le cœur de la jeune fille peine à battre au rythme de ceux qui n’aiment rien.

    Emeline Combi

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