En 2006, Guillermo del Toro signait avec Le Labyrinthe de Pan une œuvre magistrale, à la croisée du conte de fées gothique et du drame historique. Vingt ans après sa sortie, ce chef-d’œuvre du cinéma fantastique s’apprête à connaître une ressortie en salles le 13 novembre.
Espagne, 1944. La guerre civile s’est officiellement achevée cinq ans plus tôt, mais dans les montagnes du nord du pays, la résistance maquisarde continue de braver la dictature de Franco. C’est dans ce décor étouffant de répression militaire qu’arrive la jeune Ofélia, une fillette passionnée de contes de fées, accompagnée de sa mère Carmen, enceinte et de santé fragile. Toutes deux rejoignent le capitaine Vidal, un officier franquiste sadique et obsessionnel, devenu le beau-père d’Ofélia. Alors que la violence des hommes fait rage autour d’elle, la jeune fille découvre au cœur d’un ancien labyrinthe en ruine une créature mythique : un faune inquiétant qui lui révèle qu’elle serait la princesse d’un royaume souterrain. Pour retrouver son trône et prouver ses origines royales, Ofélia doit accomplir trois épreuves éprouvantes avant la pleine lune.
Deux mondes au miroir de la violence
La grande force scénaristique du Labyrinthe de Pan réside dans son architecture en miroir. Guillermo del Toro ne conçoit pas le monde fantastique comme une échappatoire enfantine ou un divertissement bienveillant, mais comme une extension organique, brutale et exigeante du monde réel. Le réalisateur mexicain tisse des correspondances esthétiques et thématiques saisissantes entre la guerre des adultes et la quête de la fillette.
Le fascisme incarné par le capitaine Vidal — homme d’ordre impitoyable obsédé par le temps, le sang et la soumission — trouve un écho terrifiant dans la figure du « Pale Man » (l’Homme pâle), cet être monstrueux assis devant un banquet somptueux auquel nul ne peut toucher. En confrontant l’ogre mécanique qu’est le capitaine à la créature aveugle aux yeux incrustés dans les mains, le film dresse un réquisitoire contre l’autoritarisme, l’avarice et le conformisme aveugle. Dans les deux mondes, le danger naît de la cupidité et du pouvoir absolu.
L’apprentissage de la désobéissance
Contrairement aux contes classiques où la vertu morale s’exprime par le respect strict des consignes et l’obéissance aux figures d’autorité, Le Labyrinthe de Pan repose sur une conviction radicalement inverse : le salut réside dans la désobéissance éclairée.
Tout au long du métrage, les figures dites « vertueuses » sont celles qui osent dire non. La servante Mercedes et le docteur Ferreiro désobéissent au capitaine Vidal au péril de leur vie pour soutenir la résistance. De son côté, Ofélia désobéit au Faune en goûtant aux raisins du banquet de l’Homme pâle, puis en refusant de sacrifier son petit frère pour ouvrir les portes du royaume souterrain. Cette ultime décision, qui constitue l’épreuve finale, scelle sa grandeur morale : Ofélia préfère verser son propre sang plutôt que de sacrifier une vie innocente. En transformant le refus de soumission en acte d’émancipation politique et spirituel, Guillermo del Toro offre une lecture profondément humaniste du récit initiatique.

Une prouesse plastique et organique
Sur le plan visuel, le film demeure une leçon de mise en scène et d’artisanat cinématographique. Fidèle à son amour des monstres et du cinéma de genre traditionnel, del Toro privilégie les prothèses, le maquillage et les effets animatroniques aux images de synthèse. L’acteur américain Doug Jones insuffle une présence troublante et poétique sous les masques du Faune et de l’Homme pâle, soutenue par une direction artistique méticuleuse où chaque décor semble vivant.
La palette chromatique renforce cette dualité permanente : les scènes du monde réel sont dominées par des teintes froides, bleuâtres et métalliques, évoquant la rigueur militaire et la mort, tandis que le monde souterrain et le labyrinthe se teintent de tons chauds, dorés, ocre et utérins. La musique lancinante du compositeur Javier Navarrete, construite autour d’une berceuse fredonnée à voix basse, apporte une mélancolie tenace qui accompagne le spectateur bien après le générique de fin.
L’héritage d’un conte immortel
Couronné par trois Oscars en 2007 (meilleure direction artistique, meilleure photographie et meilleur maquillage) et encensé par la critique internationale, Le Labyrinthe de Pan a marqué un tournant dans la carrière de son auteur, prouvant qu’un film de monstres pouvait traiter d’Histoire et de mémoire traumatique avec une maturité exemplaire.
À la fois tragédie historique et fable poétique, le film laisse délibérément la conclusion ouverte : Ofélia a-t-elle véritablement rejoint son royaume céleste, ou son évasion n’était-elle que le refuge imaginaire d’une enfant mourante ? En refusant d’imposer une réponse dogmatique, del Toro laisse au spectateur la liberté d’y voir le triomphe de la barbarie ou l’éternité de l’innocence. Une chose demeure certaine : dans l’obscurité du monde réel, la poésie et la désobéissance restent les dernières lueurs d’humanité.