Après 7 saisons d’une fresque des plus ambitieuses, Un village français s’achève sur une saison magistrale en tous points.

C’est quoi Un village français les derniers épisodes ? Ayant fouillé la vie privée et la psychologie des personnages durant soixante-six épisodes, que peut-on deviner de leur avenir ? Que sont devenus Daniel, Hortense, Bériot, Lucienne, Antoine, Suzanne, Gustave, dix, trente, soixante ans après la déflagration de l’Occupation ? Comment ont-ils été marqués ? Qu’ont-ils oublié, ou refoulé, au risque des examens de conscience tardifs ? Loin de la grande histoire, les personnages, au crépuscule de leur existence, doivent aussi régler certains comptes de leur vie intime, enfouie ou non : m’aimes-tu ? Comment m’aimes-tu ? M’as-tu enfin pardonné ? Comment peux-tu me quitter aujourd’hui ?


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« Pas de vie possible sans oubli » (Bériot)

« Voilà c’est fini » disait Jean-Louis Aubert. Un village français referme son histoire de 7 saisons avec une maestria qu’aucune série française et que peu de séries dans le monde sont parvenues à atteindre. Cette dernière saison de la série rejoint le panthéon des fins de séries comme Six Feet Under avant elle. Tout en bouclant ses intrigues ou le destin de ses personnages, la série pose plus que jamais l’importance de la mémoire, du devoir de mémoire et de la manière dont, au crépuscule de sa vie, on fait face à ses actes. Chaque personnage y fait face, mais pas tous au même moment. Ces interrogations par rapport à ce que l’on a fait ou ce que nos parents / grands parents ont fait trouvent ici une réponse mais pas nécessairement celle que l’on attendait.

La série, comme elle l’a toujours fait, n’hésite pas à mettre dans la bouche de ses personnages des mots que l’on n’a pas l’habitude d’entendre quand on se réfère à cette période. Qu’il s’agisse de Bériot qui à la fin de sa vie dit que l’oubli fait aussi partie du processus nécessaire à la poursuite de la vie, ou Gustave dédouanant son oncle de ses actes face à son fils, affirmant que si pendant la guerre, ils avaient su pour le sort des Juifs, « on s’en serait foutu car on avait aussi des horreurs à gérer au quotidien« . Le choc des maux et la violence des mots comme pour ne pas oublier ce qui est arrivé.

Tous les personnages de la série sont dans ces derniers épisodes frappés de plein fouet par ce qu’ils ont fait et la manière dont cet héritage va non seulement influencer leur vie tout entière mais également celle de ceux qui les entourent, et plus largement celle de nous tous.
Comme ce fut le cas durant 7 saisons, Un village français nous présente de la plus belle des manières comment la mémoire collective de cette époque s’est façonnée mais aussi comment derrière, le vernis continue de craquer en permanence. On peut parer le réel de ses plus beaux habits, mais ça ne change pas ce qui est arrivé.

« Nous sommes devenus comme tout le monde » (Rita)

Pour revenir à proprement parlé sur cette saison, il faut souligner la prouesse qu’elle constitue. Un travail magistral a été accompli par tous, à tous les niveaux. L’écriture de Krivine et ses auteurs est MAGISTRALE. Il faut le dire et le redire encore, car même si ce fut le cas durant les saisons précédentes, elle atteint un niveau qui fera date à n’en pas douter. Sans doute que, parvenue au terme de son voyage, les auteurs se sont permis des choses qu’ils n’auraient pas fait sur les saisons précédentes. A commencer par ces allers et retours permanents entre 1945 et « le futur » pour nous présenter le destin des personnages que l’on a suivis. Mais ce qui caractérise aussi cette saison c’est l’économie des mots. On reproche souvent à la fiction française de remplir, d’être trop bavarde, ce n’est jamais le cas ici. Les mots son pesés et chacun fait sens, faisant directement écho à d’autres instants de la série. Cette saison 7 fait, plus que toutes autres saisons d’une série française, la démonstration pour celles et ceux qui en doutent encore de la nécessité d’un showrunner qui connaît et suit l’évolution de sa série. Frédéric Krivine connaît bien entendu Un village français et a su parfaitement l’accompagner jusqu’au bout.

Il convient aussi de saluer le remarquable travail de Jean-Philippe Amar qui a réalisé ces 6 derniers épisodes, offrant à la série ses plus beaux instants, des images d’une intelligence et d’une finesse incroyable (comme les dernières scènes d’Hortense face au tableau de Müller, les scènes à l’asile bluffantes et glaçantes, ou encore la dernière scène de Daniel Larcher qui est un petit bijou). Aidé par le travail magistral des maquilleurs, Jean-Philippe Amar a su poursuivre la vie de la série au delà de la guerre et nous faire regretter qu’elle s’achève tant on sent que le potentiel des personnages avait de quoi s’étendre et se poursuivre.

Enfin, soulignons la composition brillante des comédiens. Il serait injuste de ne pas tous les citer mais certains ont des partitions qui leur font toucher les sommets, à l’image d’Audrey Fleurot à l’asile qui, si Un village français était une série américaine, aurait sans doute été couverte de récompenses, ou encore Robin Renucci, Marie Kremer et tant d’autres qui nous ont autant bouleversés en 6 épisodes finaux qu’ils ne l’ont fait en 7 saisons. Pour pinailler, on dira qu’on regrettera que le destin de certains personnages importants comme Antoine ou Müller soit trop vite expédié. Mais ne boudons pas notre plaisir et évoquons plutôt l’un des moments les plus forts de cette saison. Quand Rita, partie s’installer en Palestine puis Israël entend parler du massacre de Deir Yassin (1948) où des femmes et des enfants sont tués, elle a cette phrase terrible répondant à son mari (dont la famille a été déportée) que « durant la guerre on tue tout le monde« , « Nous sommes devenus comme tout le monde« . Par cet instant rapide mais intense, Frédéric Krivine et ses auteurs nous démontrent que la puissance de la série est capable de s’étendre à bien d’autres moments forts de l’Histoire et ce, avec peu de mots.

De mémoire, jamais une série française n’était parvenue à nous faire pleurer. C’est désormais chose faite. Un village français se conclut de la meilleure des manières et constitue une leçon d’écriture sérielle qu’il faudra que les auteurs étudient et que les chaînes laissent se reproduire. 
Et si les amateurs de séries se souviennent encore des derniers instants de Six feet under et du titre de Sia « Breathe me », il ne fait aucun doute que l’on se souviendra longtemps avec émotion de « Quand les hommes vivront d’amour » qui nous accompagnent dans les dernières minutes de la série …

Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon frère
Quand les hommes vivront d’amour
Ce sera la paix sur la terre
Les soldats seront troubadours
Mais nous nous serons morts mon frère

Dans la grand’ chaîne de la vie
Où il fallait que nous passions
Où il fallait que nous soyons
Nous aurons eu mauvaise partie…
Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours,
Mais nous, nous serons morts, mon frère…

Mais quand les homm’s vivront d’amour
Qu’il n’y aura plus de misère,

Peut-être song’ront-ils un jour
A nous qui serons morts, mon frère
Nous qui aurons, aux mauvais jours
Dans la haine et puis dans la guerre
Cherché la paix, cherché l’amour
Qu’ils connaîtront, alors, mon frère,

Dans la grand’chaîne de la vie,
Pour qu’il y ait un meilleur temps
Il faut toujours quelques perdants,
De la sagesse ici bas c’est le prix
Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon frère…