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The Leftovers : “Il faut croire pour ne pas devenir fou” (HBO)

A l’occasion de la diffusion de la saison 3 de The leftovers, nous revenons sur quelques points et problématiques clefs de la série.

C’est quoi The Leftovers ? Un beau jour, 2% de la population mondiale s’évapore. Elle disparaît sans laisser de traces, d’éventuels indices sur un comment, un pourquoi. The leftovers signifie en français « ceux qui restent ». L’histoire se déroule à Mapleton dans l’état de New York, 3 ans après ce tragique événement. On suit le combat de Kevin Gervey (Justin Theroux), officier en chef de la ville qui doit jongler avec ses fonctions, la perte de sa femme (Amy Brenneman) ou encore son propre démon (Ann Dowd). Il essaie tant bien que mal de maintenir sa famille unie. Mais seuls des lambeaux épars subsistent. Puis il y a Meg (Liv Tyler) tentant désespérément de se retrouver, fuyant éperdument le deuil de ses parents et la douleur qui en résulte. En revanche, Nora Durst (Carrie Coon) est une réelle battante. Rationnelle, elle lutte férocement pour avancer, morcelée par la disparition de son entière famille. Son frère Matt (Christopher Eccleston) est un homme épiscopal. Sa foi ne vacille jamais mais il s’émancipe progressivement de tous les textes sacrés pour revendiquer une religion pratique.

The leftovers a été créé par Damon Lindelof (Lost) et Tom Perrotta (à qui l’on doit le roman original). Elle est diffusée depuis juin 2014 sur HBO (Game of thrones, Westworld, True detective…).
Autant envoûtante que frustrante, The leftovers nous accroche, navigue aisément entre réalité et imaginaire, mémoire et immobilisme. Elle tombe juste. Elle nous propose au sein d’un monde décloisonné, une méditation sur le deuil et le besoin frénétique de croyance. Plusieurs points de vue construisent la série, portée par des personnages constructifs. Des flash-backs, rêves, hallucinations sont utilisés afin de flouter la frontière entre fantaisie et réalité. Une éventuelle dichotomie entre le bien et le mal est réfutée, pas de héros ni d’anti-héros, pas non plus de fin du monde annoncée.
La bande son est splendide, gracieuse, à l’image de la série. Les compositions de Max Richter sont vertigineuses et cristallisent la mélancolie des survivants. En revanche, d’autres musiques, certaines d’influence gospel, reviennent en boucle, aliénantes. La ville de Jarden (saison 2) ressasse constamment son hymne, pourtant si discordant avec sa réalité. Il traduit un besoin de convaincre, de scander, de s’unir dans la parole en opposition à un silence dérangeant.

Les mystérieuses disparitions ne sont pas en elles-mêmes l’objet de la série – c’est bien là toute sa puissance. The leftovers s’intéresse au mystique, à la souffrance de la perte, cette incompréhension qui rend fou et qui délite lentement les liens sociaux. Tous ont perdu quelqu’un et alors quelque chose. Le deuil rend fou. Il étouffe toute perspective d’avenir. Est-il possible pour ceux qui restent de vivre simplement comme cela, sans explications rationnelles ? La rupture est consacrée entre un avant chantant et un après obscure. Les bonnes gens se retrouvent impuissantes face à ce phénomène qui les avale.
Comment l’interpréter ? Est-ce une intervention divine ? Chaque homme est en quête de sens, cherchant frénétiquement une foi à laquelle se raccrocher. Des sectes, des prophètes, de nouveaux écrits sacrés fleurissent de toute part. Ils ont pour ambition de pallier un nihilisme qui noie et qui plonge le monde dans une vacuité sans pareil. Tout se fige. ceux qui restent attendent, craignant ou priant de s’effacer également.
Un monde désenchanté nous est donc présenté. Les théories scientifiques, la réalité mathématisée s’évaporent derechef à l’instar des 2% de la population. Les grands principes, les institutions deviennent désuètes. Rien ne demeure. Comment expliquer l’inexplicable ? « La religion est le soupir de la créature accablée, le cœur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d’une époque sans esprit. Elle est l’opium du peuple. » (Karl Marx). Ainsi tout au long de la série, ceux qui restent sont dans la continuelle recherche d’une appropriation spirituelle. Ils ne semblent plus posséder de discernement – ne veulent surtout plus en avoir. Tout est bon à prendre et enfin se délester du poids de leur deuil.

Petits morceaux par petits morceaux, The leftovers met en exergue une cacophonie existentielle, nourrie des plaies béantes que chacun tente de panser. Cette « petite fin du monde » crée des mouvements dévots, tous se targuant légitimes. « Toute religion est née de la peur et du besoin » (Nietzche). Les croyances se mélangent donc, toutes bonnes à embrasser. On commence d’un catholicisme original à une secte silencieuse, en passant évidement par des pratiques vaudou. Un large panel s’offre à nous, un véritable laboratoire.

Tous ces mouvements religieux, à force de prôner leur Vérité, s’excluent mutuellement. Le monde garde son mystère et le phénomène, son secret. Les croyances de ceux qui restent semblent donner vie à des faits surnaturels. La frontière entre illusion, folie et réalité est belle et bien mince. Kevin Garvey est-il schizophrène ou au contraire, peut-être est-il un prophète, digne d’être immortalisé dans un texte sacré ?… Chacun des personnages est confronté à lui-même. En effet, Nora croit dur comme fer en la science mais cette dernière lui joue des tours. Il en est de même avec Kevin, il rejetait entièrement les visions et la pathologie de son père, abhorrant cette faiblesse. Or le voilà aux prises avec ces mêmes démons. Les fils rationnels liant l’homme à la compréhension du monde se coupent un à un.

Lors la saison 1, la secte des GR (Guilty Rmnant) s’incarne. Elle se construit au fil des trois années écoulées suite au drame. Ils revendiquent le souvenir des disparus, hurlent silencieusement la rupture d’une époque, un paradigme obsolète. Ils ne parlent pas, se contentant d’écrire le strict minimum sur des blocs-notes. Vêtus de blanc, ils fument cigarettes sur cigarettes. Ils vivent dans la plus étroite communauté, respectant l’ordre. Les GR semblent aliénés, de véritables fantômes. Ils attendant au coin des rues, devant les maisons et lentement grossissent leurs rangs. Pour les rejoindre, la personne doit se trouver dans une profonde souffrance. La vérité des GR est indicible. De ce fait, au cours de la série, on ne l’a jamais vraiment saisie. Dans l’épisode 10 de la saison 2, un mot d’Evy, devenue un membre des GR, griffonne sur son carnet « tu comprends » lorsque cette-dernière lui demande, éplorée, pourquoi.

Leur vœu de silence est intéressant. En effet, le langage crée l’unité entre les hommes. Il détient le pouvoir de la pensée, nomme les choses. La voix détient le pouvoir de séduire. Au contraire, le silence traduit le refus de communiquer, un long hommage aux morts. La traditionnelle minute de silence prend, ici, une toute autre ampleur. Les GR ne veulent pas guérir, pas de réconfort possible avec les mots car tel est leur propos, tout est dans le devoir de mémoire.

Quoiqu’il en soit, le problème principal de ceux qui restent est la remise en question du Salut, pilier de toute religion. Les disparus sont-ils morts ? Il n’y a aucun corps, impossible alors de faire son deuil. L’espoir d’un Ailleurs subsiste toujours. Est-ce celui-ci que l’on retrouve lorsqu’on meure ? Est-ce un entre-deux, loin du manichéisme du Paradis et de l’Enfer.

Tout le génie de la série est qu’elle ne demande pas, ni n’apporte de réponses à ces questions (pour l’instant). Elle ne s’attarde pas sur le comment ou le pourquoi de ces disparitions. Elle laisse à ses personnages la joyeuse tâche de s’en charger, tous opposant leur interprétations les uns aux autres. The leftovers s’égaye autour de ce vide, l’exploite tout en finesse et nous ouvre les yeux.

La foi en Dieu et en ses fameux plans vacille. Ce phénomène doit être interprété. Ceux qui restent veulent comprendre. L’impuissance tombe comme un masque sur le visage des hommes. Il n’y a pas de Révélation, c’est bien cela qui terrorise les hommes. Le lien religieux traditionnel est rompu. Aucun texte sacré n’avait prédit ce drame. Il faut donc reconstruire les idoles, débusquer quelques prophètes et surtout, une nouvelle modalité de passage dans l’au-delà. Ce n’est plus à démontrer, c’est bien le seul domaine dans lequel les hommes sont sûrs d’exceller.

A lire aussi : Six feet under, âmes sensibles s’abstenir

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