DOSSIER - THEMASéries Tv

On a revu pour vous … Odysseus, la série après L’Odyssée

Alors que L’Odyssée fait sensation au cinéma, on se souviendra d’une pépite diffusée en son temps par Arte : Odysseus.

En 2013, la chaîne ARTE diffusait Odysseus, une création télévisuelle audacieuse portée par le scénariste Frédéric Azémar. Loin des fresques péplums hollywoodiennes et de leur héroïsme sans tache, cette coproduction franco-italo-portugaise a fait un choix scénaristique fascinant et déstabilisant.

Là où la mythologie classique s’arrête généralement, la série choisit de commencer. L’Odyssée d’Homère se conclut traditionnellement sur le retour triomphal du roi d’Ithaque et le massacre sanglant des prétendants. Mais que se passe-t-il le lendemain d’un tel carnage ? Comment un royaume réapprend-il à vivre sous l’autorité d’un fantôme devenu tyran ? En déconstruisant méticuleusement le mythe d’Ulysse, la série livre une réflexion politique d’une modernité terrifiante sur les mécanismes de la dictature et l’exercice corrompu du pouvoir. Et bien avant une autre série fantasy, Game of Thrones avec une certaine Daenerys.

De héros providentiel à tyran à abattre ?

Avant même le retour du souverain, la série pose les bases d’un drame institutionnel terriblement contemporain. Pendant vingt ans, Ithaque a survécu dans un entre-deux démocratique instable. Pénélope, magistrale d’intelligence et de retenue, et Télémaque, jeune prince nourri d’idéaux, tentent de maintenir l’ordre face à des prétendants de plus en plus véhéments. Ithaque n’est pas un palais étincelant aux dorures homériques, mais un rocher aride, pauvre et épuisé par l’attente.

Le pouvoir y est vacant, et cette absence prolongée crée un vide mortel. Lorsque la pression sociale et politique impose l’élection d’un nouveau roi, la série dissèque la fragilité des équilibres : faut-il céder au pragmatisme de la force ou maintenir une fidélité aveugle à une légende absente ? Quand Ulysse réapparaît enfin, il n’arrive pas en libérateur providentiel, mais comme une étincelle jetée sur une poudrière.

C’est précisément dans le traitement du personnage principal que réside le coup de maître de Frédéric Azémar. Ulysse, incarné avec une intensité sombre par Alessio Boni, ne revient pas en vainqueur solaire. Il rentre chez lui dévasté, souffrant d’un stress post-traumatique profond, hanté par dix ans de guerre à Troie et dix ans d’errance barbare. L’Ulysse aux mille ruses a cédé la place à un homme brisé, viscéralement incapable de refaire confiance. Ayant vécu deux décennies dans la brutalité et le mensonge pour survivre, il applique désormais la logique implacable de la guerre à la gestion de la cité.

Une transition vers la dictature ?

La transition vers la dictature s’opère alors de manière organique et effrayante. Habité par une paranoïa galopante, voyant des traîtres à chaque coin de rue, Ulysse verrouille le pouvoir et militarise le quotidien des habitants d’Ithaque. La cité, qui espérait la paix, bascule sous le régime d’un état de siège permanent. Quiconque ose émettre une réserve sur la politique royale est immédiatement perçu comme une menace existentielle pour le royaume. La série illustre ainsi une mécanique politique universelle : le sauveur qui estime que la patrie lui appartient de droit divin. Ayant tout sacrifié pour son peuple, il ne tolère plus la moindre contradiction. S’opposer à la volonté du roi devient un acte de haute trahison, et le héros d’hier se mue inévitablement en despote absolu.

À travers cette relecture tragique du mythe, Odysseus tend un miroir saisissant à notre propre histoire. La série ausculte la tentation autoritaire qui menace les sociétés au lendemain des grandes crises. Elle interroge la manière dont la peur collective et le besoin de sécurité repoussent les frontières de l’acceptable. Ce drame politique s’incarne d’ailleurs puissamment au sein de la famille royale. Le jeune Télémaque se retrouve écartelé entre son amour filial pour un père légendaire et son devoir moral envers les citoyens d’Ithaque. Il devient le symbole d’une jeunesse confrontée à l’effondrement des idéaux, menacée de devoir commettre l’irréparable pour préserver la démocratie. Pénélope, de son côté, réalise avec effroi que l’homme qu’elle a attendu pendant deux décennies est mort sous les remparts de Troie, remplacé par un autocrate froid qu’elle ne reconnaît plus.

Un parti pris de réalisme

Si la série marque aussi durablement les esprits, c’est enfin par son parti pris esthétique et réaliste. En évacuant le spectaculaire hollywoodien, les monstres marins et les interventions divines (notamment en raison d’un budget loin d’être équivalent), la mise en scène de Stéphane Giusti trouve sa force et privilégie le huis clos psychologique et le drame humain. Les dieux sont absents du ciel d’Ithaque, laissant les hommes seuls face à leurs choix, leurs faiblesses et leur folie. En transformant le récit mythologique en un thriller politique d’une grande rigueur, Odysseus s’impose comme une œuvre télévisuelle d’une intelligence remarquable. Elle rappelle brutalement qu’il n’y a pas de grands hommes au-dessus des lois, et que la gloire militaire fait rarement les bons gouvernants. Une série remarquable, sombre et profondément politique, à revoir d’un autre œil et qu’on avait adoré

About author

Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
Related posts
A LA UNESéries Tv

La stagiaire : quand sera diffusée la saison 11 sur France 3 ?

CinémaDOSSIER - THEMAPop & Geek

On regarde ou pas ? The Marvels, panne de puissance ou divertissement sous-estimé ?

DOSSIER - THEMASéries Tv

C'était en juillet 2014 ... la disparition de Thierry Redler

A LA UNELittératureSéries Tv

Les Trois Mousquetaires s’offrent une relecture audio avec Camille Cottin

Retrouvez VL. sur les réseaux sociaux