Devil in Disguise : John Wayne Gacy prend le contre-pied de l’outrance de séries comme Monsters et s’intéresse moins au serial killer qu’aux victimes qu’il a laissées derrière lui.
C’est quoi, Devil in Disguise : John Wayne Gacy ? 11 décembre 1978. A Des Plaines, Illinois, Elizabeth s’inquiète de la disparition de son fils Robert, qui n’est pas rentré à la maison. Chargé d’enquêter, l’inspecteur Rafael Tovar (Gabriel Luna) se rend chez un entrepreneur local qui avait proposé un travail à Robert : un certain John Wayne Gacy (Michael Chernus). L’homme d’affaires respecté se présente le lendemain au commissariat ; avenant, il répond volontiers aux questions. Mais lorsque les policiers obtiennent un mandat pour perquisitionner son domicile, ils sont loin de se douter de l’horreur qu’ils vont découvrir…
Entre 1972 et 1978, John Wayne Gacy a assassiné au moins 33 jeunes hommes et adolescents dans la région de Chicago. Entrepreneur apprécié, figure locale impliquée dans la vie politique et associative, père de famille, il était aussi connu pour se déguiser en clown afin de divertir des enfants malades. Derrière cette façade respectable se cachait pourtant l’un des tueurs en série les plus terrifiants de l’histoire des États-Unis.
Avant Richard Ramirez alias le Night Stalker dans la prochaine saison, Devil in disguise revient donc sur les meurtres commis par Gacy. Avec un choix narratif particulièrement intéressant : le premier des huit épisodes ne commence pas par Gacy mais par Robert Piest, 15 ans. L’enquête sur sa disparition, en Décembre 1978, va progressivement conduire les policiers jusqu’à son meurtrier et permettre de découvrir l’ampleur effarante de ses crimes.
L’anti-Monster de Ryan Murphy
Avec Monstre : Jeffrey Dahmer et les saisons suivantes de son anthologie, Ryan Murphy a largement participé à la tendance consistant à transformer les serial killers en objets de fascination télévisuelle. Monster s’intéresse aux monstres, à leur psychologie, à leur environnement et à leurs obsessions, avec une certaine complaisance envers la violence et même le gore. Une approche qui finit par leur accorder exactement ce que ces hommes recherchaient : une place centrale, une aura, une mythologie.
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Devil in Disguise semble avoir été pensée comme l’antithèse de cette tendance. Gacy est évidemment présent et occupe une place considérable, mais le récit refuse de lui donner tout le pouvoir narratif. Au contraire, il se focalise sur ceux qu’il a tués. Chaque épisode porte le nom d’une victime et remonte le temps pour nous présenter ces adolescents, leurs familles, leurs amis, leurs personnalités et les circonstances qui les ont conduits à croiser la route du tueur. Ils ont des visages, des histoires, des rêves et ne sont pas résumés à une note de bas de page dans le triste palmarès de Gacy.
La série ne montre pas les meurtres comme des morceaux de bravoure horrifiques. En fait, elle ne les montre même pas ! Elle s’arrête juste avant, laissant notre imagination faire le reste. Et c’est parfois beaucoup plus difficile à supporter qu’une scène explicitement violente.

Un John Wayne Gacy terrifiant
Le défi de la série consistait à déplacer l’attention du tueur vers ses victimes, sans pour autant le réduire à une ombre, un personnage secondaire aux airs de super-vilain immédiatement reconnaissable : regard noir, sourire inquiétant, musique anxiogène dès qu’il entre dans une pièce. C’est exactement ce que la série refuse de faire.
L’atout maître de Devil in Disguise s’appelle Michael Chernus. L’acteur joue Gacy comme un homme profondément banal. Bavard, jovial, étrange mais amical. Il plaisante, se montre serviable, cherche à séduire son interlocuteur… Mais derrière la surface, on sent bien que quelque chose cloche. Et c’est ce qui le rend insupportable à regarder.
Dans ce qui est peut-être l’une des meilleures interprétations de serial killer jamais vues à la télévision, Chernus réussit à faire coexister l’image publique et l’homme qui se trouve derrière. Chaque plaisanterie est suspecte. Chaque geste de gentillesse est ambigu. Chaque sourire est répugnant. Même lorsqu’il ne fait rien de particulièrement inquiétant, on ressent la menace. Ce Gacy n’est pas fascinant parce qu’il est charismatique, mais parce qu’il est terriblement ordinaire. Ce n’est pas un monstre identifiable, c’est un monstre qui ressemble à votre voisin.
Et si le monstre était aussi le système ?
On ne nous raconte pas seulement les crimes de Gacy, mais aussi les circonstances qui lui ont permis de sévir aussi longtemps en toute impunité. Homophobie, préjugés sociaux, dysfonctionnements policiers, signalements non pris au sérieux : voilà comment une société contribue, volontairement ou non, à laisser un prédateur agir.
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Les victimes étant souvent de jeunes hommes homosexuels ou des marginaux, leur parole n’a pas été considérée avec le sérieux qu’elle méritait. C’est ici que la série dépasse le simple true crime : elle ne demande pas « pourquoi Gacy nous fascine-t-il ? », mais « pourquoi personne n’a-t-il écouté ceux qui tentaient d’alerter ? ».

Gacy n’était pas discret, il était même extrêmement visible. Il fréquentait des responsables politiques, participait à la vie locale et cultivait une image de citoyen respectable. Le titre Devil in Disguise prend alors tout son sens. Le déguisement n’est pas seulement celui du clown Pogo. C’est celui du voisin sympathique, de l’entrepreneur sérieux, de l’homme banal que l’on croise tous les jours. Sans se douter qu’il est un tueur en série sadique.
Devil in Disguise : John Wayne Gacy aurait pu être une énième série sur un serial killer élevé au rang d’icône. Elle choisit heureusement d’être autre chose. Éprouvante et glaçante, elle refuse le sensationnalisme et replace les victimes au centre du récit. Elle ne veut pas que l’on admire Gacy, ou même que l’on s’intéresse à lui au détriment des autres. Elle veut que l’on se souvienne des garçons qu’il a tués. Et elle nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : derrière chaque histoire de serial killer, il y a d’abord des victimes.