Première série de l’écrivain Niccolo Ammaniti, Il miracolo déroute et perturbe, en confrontant ses personnages à un mystère qui les renvoie face à eux-mêmes.

C’est quoi, Il miracolo ?  Lorsqu’ils font irruption dans la cachette d’un parrain de la mafia calabraise, les militaires d’une unité d’élite y découvrent une statuette de la Vierge qui pleure des larmes de sang. L’objet est emporté dans un lieu secret et le premier ministre Pietromarchi (Guido Caprino) est immédiatement appelé. Dans une Italie en pleine crise politique, celui-ci juge inopportun de rendre l’information publique et préfère attendre les résultats des analyses afin d’y voir plus clair. Mais, miracle ou supercherie , la statue va bouleverser la vie de tous ceux qui – directement ou indirectement – entrent en contact avec elle.

Imaginez-vous devant une statue de la Madone pleurant des larmes de sang : quelle serait votre réaction ? Tomberiez-vous à genoux, en prière devant la Vierge ? Chercheriez-vous une explication rationnelle ? Ressentiriez-vous de la peur ? De l’incrédulité ? De l’enthousiasme ? De la foi ? Quel impact aurait pareil prodige sur votre vie ? Voilà le point de départ de Il miracolo, coproduction de Sky Italia et Arte, et première série de Niccolò Ammaniti.

Niccolò Ammaniti est sans doute l’un des meilleurs écrivains italiens actuels : étonnante, dérangeante et originale, son œuvre littéraire raconte des histoires humaines en mélangeant les genres et en abordant des thèmes de société comme la politique, la famille, la religion, le crime ou les médias. Une patte que l’on retrouve dans Il miracolo, où la découverte d’une statuette de la Vierge bouleverse l’existence de plusieurs personnages.

Le président du conseil, face à l’inexplicable

 

Ceux-ci diffèrent par leur classe sociale, leur milieu professionnel, leur religion. Parmi eux, le président du Conseil, Fabrizio Pietromarchi (Guido Caprino), un progressiste athée, est confronté à des difficultés politiques (les Italiens sont sur le point de se prononcer par référendum sur une sortie de l’Euro – sujet actuel s’il en est) et personnelles, avec une épouse (Elena Lietti) insatisfaite et malheureuse et deux enfants qu’il néglige en raison de sa charge. De son côté, le père Marcello (Tommaso Ragno – personnage inénarrable !) est un joueur invétéré, un alcoolique accro au sexe, un prêtre désenchanté qui a perdu la Foi. Chef de l’armée, le général Votta (Sergio Albelli) se définit comme croyant non pratiquant. En Calabre, Salvo (Alessio Praticco) est prêt à tout pour sauver son fils, un adolescent à la dérive. Enfin, Sandra (Alba Rohrwacher), jeune scientifique dont la mère est en fin de vie,  est déterminée à trouver une explication rationnelle à ce prétendu miracle.

La série est construite sur deux récits juxtaposés, mais destinés à converger : de courtes séquences montrent les différents protagonistes avant le « miracle », le récit explorant par la suite la manière dont ils choisissent de réagir au phénomène et l’impact que celui-ci a sur leur vie. Leurs histoires personnelles défilent alors, se croisent parfois, avec en arrière-plan l’enquête sensée résoudre le mystère.

Le père Marcello, en pleine crise de foi

 

Toute l’intelligence et le talent d’Ammaniti se retrouvent dans la manière dont il déjoue les attentes. Par exemple, le choix de garder secrète l’existence de la statue lui permet de se focaliser sur un petit nombre de personnages et d’aborder des thématiques sociales concrètes, en faisant abstraction de l’hystérie collective qui n’aurait pas manqué de se produire, si le phénomène avait été rendu public. En l’occurrence, le propos est avant tout axé sur la politique et évidement la religion. Dans le premier cas, c’est à travers Pietromarchi que s’exprime toute l’instabilité du Pays ; dans le second, le père Marcello est le vecteur principal des interrogations métaphysiques. Elles transparaissent toutefois chez tous les protagonistes et prennent plusieurs formes : science contre croyance, scepticisme contre Foi, mais aussi sens de la vie et de la mort, acceptation de forces qui nous dépassent ou présence au quotidien d’une spiritualité (catholique ou non – l’absence du Vatican est en ce sens notable).

Universel, le propos est fort, mais nuancé et jamais péremptoire. Sur le fond, Il miracolo suscite la réflexion voire l’introspection ; sur la forme, elle ne cesse de surprendre car elle n’a rien de conventionnel. Se déroulant principalement à Rome, la série alterne entre flash-backs, récit des événements au présent et scènes fantasmées ou surnaturelles – souvent absconses, avouons-le. Certaines finissent par faire sens ; d’autres demeurent hermétiques. L’écriture soignée et la réalisation élégante sont sous-tendues par un mélange de musique classique, d’électro minimaliste et de classiques de la chanson italienne (comme dans le générique). Entre licence onirique à la Paolo Sorrentino, peinture sociale, drame choral et horreur avec des séquences impressionnantes (même la mystérieuse statue a quelque chose d’inquiétant), Il miracolo parvient à maintenir une tension constante, à intriguer et à désarçonner.

Dans Il miracolo, la Vierge prend parfois les traits de Monica Bellucci

 

Bien construite lorsqu’elle s’attache à des situations concrètes, Il miracolo a parfois du mal à les articuler avec ses séquences expérimentales plus diffuses. C’est toutefois une série originale et intelligente, transposition parfaite de l’univers d’Ammaniti à l’écran. Le miracle du titre reste suffisamment énigmatique pour accrocher le spectateur du début à la fin ; certaines énigmes seront résolues de manière convaincante quand certaines questions resteront sans réponse.  De quoi ouvrir la voie à une éventuelle saison 2 même si, concrètement, le final de la première peut tenir lieu de conclusion.

Lorsqu’on demande à un Napolitain s’il croit au miracle de San Gennaro, il n’est pas rare de s’entendre répondre : « Ce n’est pas vrai, mais j’y crois ». Pirouette qui sert à éluder la question, mais aussi aveu inconscient que la réalité d’une intervention divine est secondaire, face à la manière dont ceux qui ont envie d’y croire se l’approprient. Et c’est un peu le sens de Il miracolo. Loin de résoudre tous les mystères, la série n’est pas l’histoire d’une statue de la Vierge qui pleure des larmes de sang ; c’est celle d’hommes et de femmes en plein doute qui, face à une force qui dépasse leur entendement, sortent de leur inertie et tentent de changer. La transcendance de l’être humain : c’est peut-être ça, le vrai miracle.


Il miracolo (Sky Italia / Arte)
8 épisodes de 55′ environ.
Dès le jeudi 10 janvier sur Arte


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