Suite aux images du marché aux esclaves de Libye diffusées par CNN en novembre, des accords conclus en toute discrétion sont apparus au grand jour. Eclairage sur la manière dont les États européens délèguent leur politique migratoire à des pays peu respectueux des droits de l’Homme.

L’Union Européenne s’est déchirée sur la question migratoire. Elle n’est pas parvenue à conclure un accord viable pour maîtriser l’afflux de réfugiés. Celui-ci ne faiblit pas, tout comme le nombre de naufrages. En réaction, des accords bilatéraux ont été discrètement conclus avec des États comme la Turquie, le Chad, le Niger ou la Libye.

Un moyen d’éviter les naufrages ou de contourner le problème ?

Macron répète partir d’une bonne intention. Il souhaite « traiter les demandes d’asile au plus près du terrain » avant que les migrants n’entament un dangereux périple. Il propose lors de son discours à Orléans en juillet d’ouvrir des centres d’orientation en Afrique et en Italie. Seules les personnes reconnues comme réfugiés politiques pourront être amenées en France.

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La une polémique de L’Obs du 11 janvier

Cette vision humanitaire vient contredire l’esprit de l’accord conclu entre l’UE et la Turquie en mars 2016. Il prévoit que les réfugiés syriens arrivés en Grèce après le 20 mars retournent en Turquie. En échange, l’Europe lui a notamment promis de relancer son processus d’adhésion à l’UE et de l’aider financièrement. Erdogan dispose désormais d’un formidable moyen de pression et poursuit en toute quiétude sa dérive autoritaire.

Face au drame humain, certains États membres ont pris les choses en main. En Grèce, les arrivées par la mer ont chuté de près de 80 % entre le pic de 2015 et 2016. Pourtant, le nombre de décès augmente. 3784 migrants ont trouvé la mort en Méditerranée en 2015, 5098 en 2016 selon les chiffres de l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations).

En raison, ils empruntent désormais la route de la Méditerranée centrale, bien plus longue et dangereuse. Ils traversaient en majorité de la Turquie vers la Grèce mais cet itinéraire est devenu impraticable suite à l’accord avec la Turquie. Pour contourner cet obstacle, les réfugiés s’entassent dans de simples canots, direction l’Italie. Un véritable business pour les passeurs.

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La Libye, paradis du crime organisé autour du marché aux esclaves

Les pays de transit détiennent les réfugiés dans des conditions inhumaines. La Libye, principale plateforme de migrations, concentre aujourd’hui 90% des départs. Pour les retenir, une trentaine de centres de détention officiels existent. Leurs conditions sont comparées à celles d’un « camp de concentration » par l’ambassadeur allemand au Niger dans un mémo révélé dans la presse britannique. Arrestations, tortures, violences sexuelles et meurtres constituent le quotidien des migrants. Dernière indignation en date, le marché aux esclaves révélé par les images de CNN. Fabienne Lasalle, directrice adjointe de SOS Méditerranée France, en témoigne « ce n’est pas tant le traumatisme de la traversée dont ils nous font part, c’est de l’enfer libyen »

Un enfer qui ne date pas d’hier

Deux ans auparavant, l’UE créait le Fonds fiduciaire pour l’Afrique afin de faire « cesser la migration irrégulière en Europe » lors du sommet de la Valette. « Une urgence pour qui ? » titre l’Oxfam dans son rapport de novembre, craignant que les projets présentés comme une aide au développement soient surtout utilisés pour gérer en amont la crise migratoire. Autrement dit, contenir les réfugiés aux portes de l’Europe et expulser les migrants indésirables.

Raouf Farrah, spécialiste de la région, s’indigne des fonds européens versés à un État plongé en plein chaos : la Libye. Il dénonce la « politique de déni » de l’UE dans une tribune au Monde parue en novembre. En finançant les milices à la tête du pays pour administrer les centres de détention, elles s’enrichissent avec le « business » du trafic humain et renforcent leur autorité dans le pays. En juillet dernier, la Commission européenne ajoute 46 millions d’euros pour appuyer les gardes côtes libyens. Pourtant, certaines ONG alertaient depuis des mois de l’existence du marché aux esclaves, comme l’OIM en avril dernier.

« Au rythme des politiques restrictives et des alliances aléatoires, l’Europe tente par tous les moyens de refouler la crise migratoire vers la rive sud de la Méditerranée. Elle s’est érigée en forteresse des temps modernes, tout en menant une politique du déni qui se révélera, au fil du temps, comme l’un des pires dangers qui guette son avenir »

« Pour un autre regard sur les migrations »

L’Europe se trouve face à un phénomène structurel qui n’est pas près de disparaitre, notamment avec les réfugiés climatiques. Pour Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, l’imaginaire de la migration prend en un sens nouveau dans la mondialisation. Malgré le cimetière méditerranéen, les migrants ne renoncent pas. Il s’étonne qu’ils ne soient passés que de 2 % à 3 % de la population mondiale ces quarante dernières années, alors que le monde apparait plus connecté que jamais.

« Cette faible progression le rappelle, le choix d’émigrer n’est pas facile et le risque de voir déferler des hordes humaines sur le monde développé est aussi faible que fantasmatique. Ce constat de modération devrait être accueilli avec faveur : il montre qu’on peut « travailler » sur le sujet autrement que dans l’urgence et la peur »

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