En quatre épisodes d’une rigueur impressionnante, Anatomia de un instante dissèque un moment essentiel de l’Histoire espagnole.
C’est quoi, anatomia de un instante ? Le 23 février 1981, le lieutenant-colonel Antonio Tejero (David Lorente) et un groupe de militaires lancent un assaut au sein du Congrès espagnol et prennent les députés en otage : c’est un coup d’État. Lorsque des tirs de mitrailleuses éclatent dans l’hémicycle et que tout le monde se jette au sol, trois hommes restent impassibles : Adolfo Suárez (Álvaro Morte), Santiago Carrillo (Eduard Fernández) et le général Gutiérrez Mellado (Manolo Solo). À partir de cette image devenue mythique, Anatomia de un instante reconstitue la tentative de putsch, mais aussi les trajectoires politiques et morales de ces trois figures centrales de la Transition démocratique qui ont su « tenir » lorsque le régime menaçait de s’effondrer.
Une adaptation sous haute tension
Coproduction de AtresMedia et Arte présentée au festival Séries Mania, adaptée d’un livre paru en 2009, Anatomia de un instante relève un pari improbable : traduire à l’écran un texte que son auteur Javier Cercas définissait lui-même comme « un essai sous forme de chronique ou une chronique sous forme d’essai ».
Le réalisateur Alberto Rodríguez (La isla Minima) ne cherche pas à rivaliser avec la minutie analytique ou historique de Cercas, mais à lui donner une chair dramatique. Le résultat n’est ni une illustration scolaire ni une reconstitution documentaire : c’est une narration tendue, fluide, qui assume pleinement les outils du thriller politique.
La série ne se contente pas d’illustrer le coup d’État, mais l’inscrit dans un réseau de tensions antérieures : les dissensions internes au sein du gouvernement d’Adolfo Suárez, la résistance des milieux militaires, les réticences liées à la légalisation du Parti communiste et le sentiment constant que la jeune démocratie reposait sur un équilibre plus fragile qu’on ne voulait l’admettre.
Une image, trois trajectoires
Chaque épisode s’ouvre sur la même scène, dont la dimension symbolique est exprimée en voix off : « L’origine de cette histoire est une image, celle du général Tejero au Congrès des députés, et le geste de trois hommes qui, tandis que tous les autres députés se jetaient à terre pour se protéger, restèrent immobiles.»

Tout gravite autour de ce moment charnière, à la fois surréaliste mais documenté car diffusé dans tout le pays à la télévision : l’instant précis où Tejero, tricorne sur la tête, crie « ¡Al suelo! » et tire sur le plafond de l’hémicycle et où la majorité des députés se jettent à terre alors que trois hommes restent stoïques. Tandis que le dernier épisode relate le procès des putschistes, les trois premiers sont consacrés respectivement à l’un de ces trois hommes, qui apparaissent comme les derniers remparts d’une démocratie au bord du gouffre.
Adolfo Suárez, ancien phalangiste devenu artisan de la démocratie, est interprété avec finesse par Álvaro Morte, qui évite toute tentation hagiographique. Opportuniste, charismatique, politiquement usé au moment du coup d’État, Suárez agit autant par dignité que par lucidité : il sait qu’il est déjà un homme politiquement fini, et peut-être un homme condamné.
Eduard Fernández, impressionnant de justesse, compose un Santiago Carrillo ironique, fatigué, conscient d’incarner à lui seul les fantasmes et les haines de l’appareil franquiste. Son épisode, l’un des plus réussis de la série, restitue la solitude politique d’un communiste revenu clandestinement d’exil pour accepter le compromis, au prix de la trahison symbolique de sa propre légende révolutionnaire.
Manolo Solo, enfin, livre une interprétation bouleversante de Manuel Gutiérrez Mellado, militaire franquiste devenu garant de la soumission de l’armée au pouvoir civil. C’est sans doute le portrait le plus tragique : celui d’un homme rejeté par les siens, physiquement affronté par ses anciens camarades, et pourtant resté fidèle à une idée abstraite de l’État de droit.

Mémoire du passé en écho au présent
La série évite soigneusement l’écueil du cours d’Histoire. Même si les multiples sauts temporels permettent de contextualiser le putsch ( la légalisation du Parti communiste, les attentats de l’ETA, les complots militaires, les funérailles de Franco, la chute progressive de Suárez..), la mise en scène privilégie les couloirs, les bureaux enfumés, les silences lourds, les gestes minuscules. Et le choix assumé de ne presque jamais recourir aux images d’archives renforce paradoxalement la sensation de réalité.
Le narrateur omniscient et omniprésent en voix off, parfois trop explicatif, peut agacer par son insistance. Mais il permet aussi de rendre accessible un matériau complexe à des générations qui n’ont pas vécu ces événements, ou à un public non-espagnol peu au fait de l’Histoire du pays, fût-elle récente. À ce titre, la série assume pleinement sa fonction pédagogique sans jamais sacrifier le rythme ou la tension dramatique.
Reconstitution époustouflante Anatomia de un instante parvient à transformer le coup d’état en une réflexion sur la fragilité de nos démocraties et, se faisant, à construire un récit adressé au public actuel. L’épisode final, consacré au procès des putschistes, boucle la boucle avec sobriété tout en nous rappelant que ce fameux instant analysé dans la série n’était rien d’autre que cela : un instant certes décisif, mais dans un processus perpétuellement en cours.
En ce sens, Anatomia de un instante pousse à une réflexion sur la mémoire, avec des échos évidents à certains événements survenus ces dernières années aux États-Unis et au Brésil. La série invite à porter un regard attentif sur le présent et sur la facilité avec laquelle on tient pour acquis une structure institutionnelle : la démocratie.
Chronique passionnante des longues heures durant lesquelles les membres du Congrès furent tenus en joue et menacés de mort, Anatomia de un instante dissèque avec brio une tentative de coup d’État qui mit en péril une démocratie naissante.Sans jamais sacrifier la tension dramatique et le sens de la narration à l’analyse ou la réflexion, la série transforme un essai brillant en une œuvre audiovisuelle à la fois prenante et dérangeante. Un œil sur le passé, un œil sur le présent.