En France, comme à l’international, le concept de « cancel culture » fait de plus en plus polémique. Les opinions divergent : liberté d’expression, comportements problématiques, actes moraux, autant de mots clés qu’on entend dans les débats. Mais quand on regarde en arrière, que l’on tente de relire l’histoire à la lumière des idéaux contemporains, comment aborder le devoir de mémoire ? On vous en parle…
Si vous avez un téléphone, un ordinateur ou même simplement la télévision, la « cancel culture », ça vous dit très probablement quelque chose. Avant tout, la « cancel culture », c’est un nom donné à des actes militants de gauche par l’extrême droite. Les connotations sont donc très négatives, et il faut prendre ce terme avec des pincettes.
On entend quoi par « cancel culture » ?
Même si on rencontre souvent ce terme en se baladant sur les réseaux sociaux, la « cancel culture », ça ne date pas d’hier. Certains assimilent même des pratiques très anciennes, comme l’excommunication (exclusion de croyants à cause de comportements contraires aux valeurs de l’Église chrétienne) par exemple, à des formes de « cancel culture » avant l’heure. On peut même remonter plus loin encore que la religion chrétienne en mentionnant le damnatio memoriae, un concept qui date de la Rome antique et qui consistait, après un vote du Sénat, à supprimer une personnalité de toutes les archives historiques.
La « cancel culture », ça vient selon certains après ce qu’on appelle la « call-out culture ». C’est, en gros, la suite directe d’une sorte de dénonciation publique. On parle de « cancel culture » quand une personne dénoncée publiquement pour des comportements ou des agissements considérés comme moralement incorrects est expulsée de cercles sociaux ou professionnels. Cette « cancel culture » peut prendre place sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans le monde physique ou plusieurs à la fois. Il ne faut pas oublier qu’à la base, le terme « cancel culture » est utilisé par l’extrême droite pour condamner des actes de militantisme de gauche. La connotation, comme mentionné plus haut, est donc éminemment négative, et la dénomination et la pratique ne sont pas revendiquées par les militants eux-mêmes mais bien utilisées par ceux qui les condamnent.
Il y a débat…
Quand on parle de « cancel culture », de nombreuses questions se posent. Faut-il arrêter d’étudier certains écrivains, journalistes, artistes, car leurs comportements sont jugés immoraux ? Car ils ont commis des crimes ? Car ils ont été, ou sont encore, « problématiques » ? Que faut-il faire des statues de « héros coloniaux » qui surplombent les parcs ? S’il est évidemment important de ne pas supprimer des morceaux de notre histoire, nous ne pouvons pas prétendre que le maintien intact de toutes ces figures n’est pas une offense aux victimes et à leurs descendants.
La porte ouverte au « révisionnisme historique » ?
Un des arguments majeurs des personnes qui condamnent la « cancel culture », c’est le révisionnisme historique. Le risque ici serait donc de changer l’histoire, d’en effacer des parties, de la « réviser ». Si le « révisionnisme » n’a pas forcément de connotation négative pour les historiens et représente les démarches de remise en question, il est majoritairement péjoratif quand il est utilisé dans le débat public.
Statues coloniales et noms de bâtiments
Alors, faut-il déboulonner les statues de figures coloniales ? Changer le nom de certaines rues, écoles, bâtiments ? Tant de questions auxquelles, évidemment, il est difficile de trouver une réponse universelle. Certains défendent que ces figures, ces objets, ces œuvres, doivent servir à se souvenir, pour ne pas répéter les mêmes erreurs. On a tous déjà entendu notre professeur d’histoire nous dire que si on a des cours d’histoire, c’est justement pour éviter que celle-ci se répète. Néanmoins, est-ce que cette mémoire de l’erreur doit obligatoirement passer par la présence de statues « commémoratives » ? La réponse faite à ceux qui crient au « révisionnisme », c’est de dire que non, on ne cherche pas à effacer.
En France, l’exemple le plus populaire est celui de juin 2020, lorsque l’on s’attaque à la figure de Jean-Baptiste Colbert. Auteur du Code Noir, sa statue se tient fièrement devant l’Assemblée nationale depuis plus de 200 ans (1810). Quelques jours seulement après l’abrogation officielle du Code Noir par l’Assemblée, on voit bien que cette question fait écho à l’actualité. Il était aussi question de renommer le bâtiment Colbert à Bercy (Paris), mais le président de la République Emmanuel Macron s’y est fermement opposé.
La République n’effacera aucune trace, ni aucun nom de son histoire. — Emmanuel Macron, juin 2020
Et si la solution était le déplacement et l’explication, et non la destruction. Les statues par exemple, pourraient être déplacées dans des musées et accompagnées de plaques explicatives. C’est globalement ce que réclament les militant : pas d’oublie, pas d’effacement, mais plus de glorification ni d’hommage.
Et la culture alors ?
Cela ne vous aura pas échappé, en ce moment de nombreux films sur la collaboration, et la Seconde Guerre mondiale de manière plus générale, voient le jour. Les Rayons et les Ombres, La Bataille de Gaulle, The Zone of Interest, Notre Salut, et j’en passe, de quoi remplir les cinémas. On se rend bien compte ici que le but de ces œuvres est d’informer et d’expliquer, de permettre aux gens d’en apprendre plus sur ces périodes historiques majeures. Et vous voyez, ce n’est pas parce que les films mettent en scène des collaborationnistes que qui que ce soit appelle au boycott pour apologie de ces idées. Comme quoi, ce qui fait la différence, c’est le passage de la glorification à l’information, l’explication : on ne rend pas hommage, on remet en question.
Auteur et œuvre, quel lien ?
En ce qui concerne les œuvres elles-mêmes produites par des personnalités dont les comportements et idées sont aujourd’hui jugées immoraux, la donne est un peu différente. En effet, les œuvres sont intimement liées à leur créateur ou créatrice. Ainsi, il paraît compliqué d’aborder une œuvre, qu’elle soit littéraire, artistique, cinématographique, philosophique, en oubliant complètement la figure créatrice. Que faire alors d’un Freud pointé du doigt pour homophobie et misogynie ? D’un Louis-Ferdinand Céline antisémite ?
S’il ne faut pas forcément arrêter complètement de lire ou d’étudier ces auteurs et penseurs, il est important de lire ce que ces œuvres disent de l’époque, et de se rendre compte à la lumière de nos valeurs d’aujourd’hui de ce qui n’allait pas. De même, comme toutes les œuvres sont liées à l’auteur, elles sont liées entre elles : il ne faudrait donc pas lire Voyage au bout de la nuit sans lire Bagatelles pour un massacre car les deux sont liées et donnent des indications essentielles l’une sur l’autre. Elles aident à aborder les autres œuvres en ayant conscience de ce qu’elles impliquent.
La « cancel culture » : est-ce que c’est vraiment une « censure moderne » ?
L’argument phare des gens qui sont contre ce concept de « cancel culture », ceux-là mêmes qui la nomme ainsi, c’est la liberté d’expression. On a tous déjà entendu, « oui mais de toute façon aujourd’hui, on ne peut plus rien dire ! ». Alors certes, aujourd’hui c’est un peu plus mal vu qu’il y a quelques décennies de faire des blagues misogynes, racistes ou homophobes par exemple, mais bon, en même temps loin de nous l’idée de nous en plaindre. Et puis, aujourd’hui, aucune société ne peut se vanter de permettre à qui veut de s’exprimer sans aucune conséquence pour sa réputation ou son image.
En plus, le but ce n’est pas de réduire au silence sinon, au contraire, de libérer la parole. Les mouvements récents #MeToo ou Black Lives Matter par exemple, ont pour but de dénoncer des comportements et servent donc la libération de la parole. Qu’ils poussent au boycott ou pas, au final, c’est plutôt secondaire. C’est juste humain d’arrêter de supporter quelqu’un s’il tient des propos que l’on considère offensants.
Encore une fois, il en revient à chacun de choisir qui il supporte, à qui il donne son argent et son soutien, l’important est d’être conscient de ses actions et de leur portée. On ne peut évidemment pas empêcher les autres d’écouter un chanteur ni d’aller voir une exposition d’un peintre dit « problématique ». Par contre, quand on parle d’imposer une présence dans l’espace public comme c’est le cas avec les statues par exemple, là, la question se pose. Si chacun est libre en privé, l’idée d’imposer la vue d’une statue ou du nom d’une rue paraît tout de suite plus collective et peut heurter.
« Vraie » vs. « fausse cancel culture »
Si on peut penser que cette forme de censure moderne devrait épargner les pans plus libéraux de la société, avec une séparation de la vie privée et publique qui serait plus importante et respectée, on se rend compte que c’est plutôt l’inverse. La « cancel culture », dans l’imaginaire collectif, c’est plutôt une « arme » de gauche. Malgré tout, on pourrait argumenter que la droite et l’extrême droite aussi pratiquent une forme (différente) de ce qu’elles-mêmes nomment « cancel culture ».
En 2022, The Guardian (quotidien britannique de gauche) accuse la droite de pratiquer la seule « vraie cancel culture ». Cette déclaration fait suite au retour accru des bannissements d’œuvres littéraires aux États-Unis. Des livres concernant la sexualité ou la transidentité se sont notamment vus bannir de bibliothèques scolaires. Et ça, c’est tout de même bien différent que d’appeler au boycott d’un artiste accusé de violences sexuelles, par exemple. Ainsi, ces deux formes de « cancel culture » comme on les nomme parfois, sont bien séparables.
Au fond, cette volonté d’arrêter d’honorer les figures dont les comportements sont jugés immoraux et « problématiques » ne témoigne pas d’une décadence culturelle, mais d’une forme d’évolution. Le passé n’est plus un monument fait de marbre froid que l’on aborde sans réfléchir, c’est un sujet de débat. Si le devoir de mémoire est possible, il a changé de nature et ne consiste plus à imposer un récit unique. Grâce à l’exigence de justice sociale portée par les mouvements contemporains, nous pouvons transmettre une mémoire qui ne cherche pas à effacer le passé, mais qui refuse de continuer à en célébrer les violences et injustices.