À l’ère d’Internet, les réseaux sociaux numériques transforment la “cancel culture”. L’affaire Patrick Bruel relance aujourd’hui ce débat. Faut-il alors cancel les artistes « problématiques » ?
C’est quoi être « problématique » ?
D’après le dictionnaire Larousse, problématique se définit comme “Dont l’issue, la réalisation, l’action, la réalité est douteuse, aléatoire, incertaine”.
A partir de cette première définition, “être problématique” désigne donc une personne dont l’action, la réalisation, la réalité est douteuse, aléatoire, incertaine.
Dans le cas de ce qui est qualifié de « cancel culture », cela relève d’un jugement moral qui détermine si les actions d’une personne rentrent dans les bonnes mœurs ou non, selon chacun. Selon les résultats de ce jugement des actes et paroles d’une personne, la société qui partage ces valeurs peut décider qu’il est préférable d’appliquer la “cancel culture” ou non.
A lire pour comprendre : Est-ce que le devoir de mémoire est encore possible à l’heure de la « cancel culture » ?
Faut-il « cancel » Patrick Bruel ?
Si l’accusé est reconnu coupable des accusations portées par la défense, ses actes sont condamnables pénalement, sous la forme de différentes peines sous différents degrés (exemple avec le code pénal Français).
Dans le cas de l’affaire Patrick Bruel, près de trente femmes l’accusent publiquement, de viol, de tentative de viol ou d’agression sexuelle. D’après les dernières informations, douze femmes ont déposé plainte contre le chanteur. Certains dossiers d’enquête ont été rouverts. Les plaignantes viennent de plusieurs pays : France, Belgique, Suisse, Canada et Mexique.
Ce lundi 8 juin matin, le chanteur a été placé en garde à vue, a annoncé le parquet de Nanterre. Dans un communiqué, le parquet a ajouté que ce placement est lié à une enquête “qui concerne à ce stade treize victimes” présumées. Cela concerne “des faits d’agressions sexuelles et de tentatives de viol entre 1997 et 2001” comme le rapporte l’AFP.
Dans le cadre de cette affaire, Patrick Bruel est toujours présumé innocent. C’est dans ce type de situation que la question suivante se pose : faut-il cancel les artistes (jugés) « problématiques » ?
Au Canada, et plus précisément à Québec, trois concerts du chanteur prévus en décembre sont annulés. L’agence d’événementiel Gestev, chargée de l’organisation des concerts de l’artiste, a déclaré à l’AFP avoir pris cette décision en raison du contexte actuel, mais aussi l’impossibilité d’assurer la promotion des trois concerts.
“Affaire Bruel: justice ou «cancel culture»?”
Une décision qui n’est pas au goût de tout le monde. Dans un article dans la rubrique “opinions” du Journal de Montréal, Nathalie Elgrably remet en question cette décision dans un article intitulé : “Affaire Bruel: justice ou «cancel culture»?”
Dans cet article, la journaliste s’insurge contre cette annulation. On peut notamment lire : “La présomption d’innocence, c’est tout simplement l’unique rempart contre la cancel culture, cette version contemporaine du lynchage public prévalant au Moyen Âge.”, “La cancel culture est toxique. Elle empoisonne notre société. La seule chose qu’il faut absolument canceler, c’est la cancel culture elle-même !”, “Chacun aurait choisi selon sa conscience, et la présomption d’innocence aurait été protégée.” L’auteure rappelle ceci cependant au début de l’article : “Bruel fait l’objet d’allégations graves. On ne doit ni les minimiser ni traiter ce dossier avec désinvolture, sous prétexte que l’accusé est célèbre.”
Ce texte remet en cause une société guidée par les mœurs et ce qui est considéré comme moral ou non et qui remettrait en cause la justice d’une certaine manière.
« Nous ne collaborerons plus avec Patrick Bruel »
« Nous ne collaborerons plus avec Patrick Bruel », déclare le Paléo Festival dans un communiqué officiel. En 2019, “la semaine suivant le festival, nous avons été informés d’un comportement inadmissible de l’artiste à l’encontre d’une bénévole”, précise le communiqué. Le festival a proposé un soutien juridique et psychologique à la bénévole. Il indique aussi “qu’un accord s’est conclu en 2022 entre les parties (la bénévole et Patrick Bruel) incluant une clause de confidentialité.”
En France, plusieurs maires de gauche de différentes villes appellent à l’annulation des concerts de l’artiste dans leur ville. On retrouve parmi eux Emmanuel Grégoire (Parti socialiste) à Paris, Benoît Payan (divers gauche) à Marseille, ou Mathieu Klein (PS) à Nancy. Le maire de Paris a indiqué que l’artiste devrait « mettre entre parenthèses sa carrière ». Au micro de France 2 le 20 mai dernier, il a indiqué : « La présomption d’innocence doit être garantie, mais, y compris pour la sérénité de sa défense, je pense qu’effectivement il devrait se retirer ».
Après avoir annoncé ne plus participer aux prochaines éditions des Enfoirés, Patrick Bruel annule sa tournée d’été. Il devait démarrer sa tournée le 16 juin à Paris. Les concerts prévus à Montréal en automne ont également été annulés.
#MeToo / #balancetonporc
En 2017, le mouvement #MeToo, ou #balancetonporc en France, émerge sur les réseaux sociaux numériques. Ce hashtag permet aux femmes de dénoncer les violences sexuelles subies : harcèlement, agression ou viol. Le mouvement se développe rapidement à l’international, notamment avec l’affaire Harvey Weinstein, producteur hollywoodien accusé d’agressions et de harcèlement sexuel.
En 2020, les hashtags #balancetonrappeur et #musictoo se répandent en ligne pour dénoncer les violences sexuelles dans la musique. Cette année-là, une story Instagram accuse le rappeur belge Roméo Elvis d’agression sexuelle. Les accusations incluent des captures d’écran de messages où l’artiste s’excuse de son acte.
Le rappeur répond ensuite dans une publication Instagram supprimée depuis. À ce moment-là, les médias relaient plusieurs extraits du post : « Les réseaux s’enflamment, et oui : j’ai pris conscience d’avoir utilisé mes mains de manière inappropriée sur quelqu’un, croyant répondre à une invitation qui n’en était pas une, et m’arrêtant dans les instants qui ont suivi dès que j’ai compris. », « Je regrette sincèrement ce geste et surtout je réitère publiquement les excuses déjà exprimées de nombreuses fois en privé et en personne. », « Je ne suis pas fier de cette situation et j’espère servir d’exemple à ne pas suivre. »
À quelques semaines de la Coupe du monde de football 2026, la RBFA (fédération de football belge) présente son hymne officiel avec le rappeur Roméo Elvis.
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Libération de la parole ou culture de l’annulation ?
Le mouvement MeToo et les mouvements féministes associés cherchent à libérer la parole des victimes. Cependant, tout le monde ne perçoit pas ce mouvement de la même manière.
En octobre 2022, le journal Le Monde publie un article sur la question : #metoo face à une contre-révolution venue de l’antiféminisme comme du féminisme. Dans cet article, il est expliqué qu’ “on reproche à #metoo une confusion entre « dénonciation » et « délation », de renier la présomption d’innocence […], de ruiner sans jugement ni preuve des réputations, de contourner la voie juridique au profit du « tribunal médiatique ».”
Toujours d’après les propos recueillis dans l’article, pour le chercheur “Francis Dupuis-Déri, « si ce qu’on appelle le “tribunal populaire”, en fait, la dénonciation d’abus graves, remplace le tribunal officiel, c’est parce que ce dernier n’est souvent pas une voie de salut pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, en raison de toutes sortes de biais institutionnels, sans parler de la prescription et des problèmes que rapportent les femmes qui portent plainte à la police ».”
Dans ce contexte, certaines personnes voient la cancel culture comme une justice morale et un outil de dénonciation. Selon elles, la justice judiciaire ne répond pas toujours aux attentes des victimes. L’objectif reste cependant de compléter les tribunaux, pas de les remplacer. Internet et les réseaux sociaux servent alors d’outil de mobilisation.
Faut-il cancel les artistes (jugés) « problématiques » ?
La question est plus difficile qu’il n’y paraît. Contrairement aux lois, les mœurs ne sont pas universelles. Chaque personne construit donc sa propre réflexion, même si d’autres ne la comprennent pas ou ne la partagent pas.
Pour certaines personnes, Internet ressemble aujourd’hui à un tribunal moral. Aucune règle explicite ne définit la bonne réaction face à chaque situation. Chacun possède sa propre définition du terme “problématique”. Les différents acteurs jouent alors des rôles distincts : la justice décide légalement et le public juge moralement.