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Des feux de l’amour à Plus belle la vie : 10 choses à savoir sur les soaps (SOAP STORY)

Partie prenante de la télévision depuis ses débuts, le soap est un genre noble, fondateur à qui on accole une image au rabais. Voici 10 faits sur les soaps pour les réhabiliter.

1/ On les appelle « soaps » car ils sont financés par les lessives

Quand il a fallu relancer la consommation après la grande crise de 1929, les marques sont allées chercher tous ceux et aussi toutes celles qui pouvaient « déclencher » un achat après un spot de publicité. Autrement dit, les personnes sensibles aux messages publicitaires. Et s’il y a un public qui se montre réceptif, ce sont bien les femmes au foyer, très présentes avant guerre. Elles sont à la maison, s’occupent des tâches ménagères et le font généralement en écoutant la radio. Et en début d’après midi, elles sont même plus « calmes », posées dans fauteuil à coudre ou à faire du repassage (c’est très genré tout ça à cette époque). Et quand les marques font des jeux à la radio ou glissent des messages pour inciter à acheter, ces dames en parlent à leur mari et l’achat se fait.

Les grandes marques de lessive (soap) et de produits pour la maison, notamment la célèbre entreprise « Procter & Gamble » vont décider d’utiliser leur budget de communication non pas dans de simples spots de pub mais dans des programmes tout entier pensés pour ce public avec des héroïnes qui leur parlent. Et de manière quotidienne toute l’année à la radio. Ainsi naissent au tournant des années 30 les premiers soaps, qui migreront ensuite au début des années 50 à la télévision.

2/ Les soaps, ancêtres des séries modernes

« Ecrire un soap c’est vivre 30 vies en même temps » disait Harding Lemay, scénariste. On connaît aujourd’hui une télévision avec des séries diverses, au casting multiple et aux histoires qui se suivent sur de longues années. Mais pendant très longtemps, la télévision était surtout faire de héros ou de duos de héros qui vivent des aventures différentes chaque semaine.

De leur côté, les soaps, dès le début, doivent proposer quelques 260 épisodes par an, sans coupure. Aucun acteur aucune actrice ne peut tenir une telle cadence. Les soaps ont donc quelques dizaines de personnages principaux en rotation toute l’année là où les séries ont deux ou trois héros et des guests. Coté histoires, les auteurs doivent maintenir devant l’écran entre 15 minutes et 1h par série, par jour, les spectateurs, il faut donc leur offrir des histoires à suivre, avec des cliffhangers chaque soir pour garder le public « accroché ». Les séries de prime time vont adopter cette formule au tournant des années 70 et n’en changera guère plus. Ce sont les soaps qui ont apporté cette richesse d’écriture aux séries de prime time, voilà près de 50 ans.

3/ Les soaps fidélisent le public

D’abord à la radio, puis à la télévision et maintenant les plateformes. A chaque fois, les soaps ont prouvé leur capacité à fidéliser le public qui n’hésite pas en général à suivre ses séries où qu’ils aillent. Et c’est notamment le fait de leur écriture en deux temps : tout est fait pour entrer facilement dans les histoires, comprendre les enjeux, … mais tout est fait aussi pour ne plus en sortir, happés que nous sommes par les intrigues et les rebondissements. Un peu comme la page que l’on lit le soir en se disant c’est la dernière et on se surprend à enchaîner les épisodes. Et dans les soaps, pas de grandes arches séparées comme chez nous, les histoires s’enchaînent sans repos, parfois se déclinant sur plusieurs mois. Comme le résume parfaitement Harding Lemay dans un documentaire sur FR3 en 1983, « écrire un soap c’est maintenir 3 intrigues en même temps : une qui aboutit, une qui va aboutir et une qui démarre« . Le spectateur est donc toujours pris par l’une d’elle.

4/ Le soap le plus ancien a commencé à la radio

Guiding Light ou Haine & Passion, selon les pays, est lancé à la radio en 1937. Créé par la grande Irna Philipps (la papesse du genre qui va former les créateurs de Des jours et des vies ou Les feux de l’amour), la série est centré au départ sur un révérant dont les prêches servent à guider la vie des habitants de sa ville. Comme un phare d’où le titre. Quand la télévision se développe en masse au tournant des années 50, certains soaps sont transposés à la télévision dont Guiding Light. Dans les premières années, il y aura même la version radio de la série, et la version télé avant que la télé ne l’emporte totalement. La série va s’arrêter en 2009 quand le genre traversera une crise majeure.

5/ Pourquoi les soaps sont si « bavards » ?

Les soaps ne sont pas bavards, ils ont un héritage, celui de la radio. Pas question de blanc ou de silence à la radio, tous les espaces doivent se remplir. On doit raconter ce qu’on fait, ce qu’on pense et ce qu’on dit. Mais pas que. Les soaps doivent aussi permettre à un spectateur nouveau qui arrive de comprendre ce qui est en train de se jouer. Si dans la série, une femme est mis de côté par la ville parce qu’elle a tenté de tuer son mari (pure invention ici), on doit le rappeler dans les dialogues d’une manière ou d’une autre tant que le développement de l’histoire a lieu. Même 25 épisodes après, un personnage peut y faire référence. Pour un spectateur qui n’aime pas le soap, il aura l’impression qu’on parle pour ne rien dire, qu’on remplit. Mais en réalité c’est un moyen évident de gagner en une phrase un spectateur qui serait tenté de partir sans comprendre. Le passage à la télévision gardera ses codes.

Ainsi dans Amour gloire et beauté par exemple, vous entendrez par exemple beaucoup de références aux crimes passés de Sheila (pour ne citer que ce personnage iconique de méchante) pour que l’on saisisse qui elle est. A l’inverse, quand ce personnage n’a plus commis de crime pendant des mois, le fait de rementionner ses crimes passés, est souvent un moyen pour les auteurs d’annoncer que cela va revenir.

6/ « Les soaps, c’est pour les femmes »

Voilà une phrase que vous entendrez souvent. Et c’est en parti vrai, au début comme on l’a dit. C’est ce public qui était visé par les marques. Mais tout a changé et depuis longtemps. Notamment au début des années 70 quand de plus en plus de femmes ont commencé à travaillé. Les séries ont intégré ces changements progressifs de public, on a alors vu arriver des séries pour des publics divers en prime (longtemps très tournés vers le public masculin). Et à l’inverse, les soaps ont commencé à penser à élargir son public.

Il faut se dire qu’au tournant des années 70-80, le genre a déjà presque 20-30 d’existence, il faut se réinventer pour survivre. Dès les années 70, on voit apparaître des séries de genre dans les soaps, à l’image de Dark Shadows et son vampire comme héros. Et c’est surtout l’occasion d’intégrer des personnages plus jeunes qui deviennent les héros de ces séries. Le couple le plus iconique est Luke et Laura dans General Hospital. Leur mariage dans la série en 1981 sera un tel événement que l’audience va exploser (près de 30 millions de personnes au rendez-vous) et les « personnages » vont même recevoir les félicitations d’un autre couple emblématique marié la même année : Charles et Diana !!! Oui les vrais de vrais membres de la famille royale anglaise.

7/ Les soaps précurseurs de sujets de société

Vous entendrez souvent les critiques de séries vanter les mérites des grandes séries de prime time qui s’emparent de sujets de société. Ils sont nettement moins nombreux à vous rappeler que là aussi, l’avance provient souvent des soaps qui doivent aborder ces sujets. Pas seulement par devoir, mais par nécessité surtout. Nécessité économique : quand vous devez fournir 260 épisodes par an, vous devez renouveler sans arrêt vos histoires, et le devenir de vos personnages.

Et quel meilleur endroit que la vie réelle pour puiser des sujets forts. Car si les personnages de soap appartiennent souvent (pas toujours) à des milieux dits privilégiés, ils vivent des événements dans lesquels le public doit se reconnaître. On parle ainsi dans ces séries, avant le prime time, d’avortement, de SIDA, de violence conjugale, … Et parmi ces sujets, une histoire qui nous plaît spécialement, celle de la comédienne Jeanne Cooper aka Katherine Chancellor dans Les feux de l’amour. Pour sensibiliser les femmes au recours possible à la chirurgie esthétique, réparatrice notamment, elle décide de profiter de sa propre opération qu’elle va faire filmer, diffuser dans la série le tout parfaitement encadré par la production. Un modèle du genre que l’on vous racontait dans Soap la grande histoire sur VL.

8/ Les soaps : on y travaille avec les meilleurs

« Les acteurs de soap sont les meilleurs acteurs du monde en raison du travail intense qu’on leur demande par jour« . C’est Patrick Duffy, la star de Dallas qui nous faisait cette confidence dans une interview au Festival de télévision de Monte-Carlo à propos de son passage dans Amour gloire et beauté. Et c’est vrai qu’on ne le dit pas assez mais le soap est un genre noble par excellente dans lequel les jeunes talents en devenir travaillent avec les meilleures acteurs. Doug Sheehan (General Hospital) s’était même insurgé à la télé américaine contre le regard que l’on porte sur les acteurs : « J’en ai marre qu’on appelle ça une école pour acteurs. L’industrie nous traite en acteurs de seconde zone. On produit plus d’épisodes et de meilleurs épisodes que la plupart des autres programmes. Et les chaînes gagnent plus avec nous qu’avec d’autres programmes« .

A lire aussi : La femme qui a rebâti General Hospital : La volonté de fer de Gloria Monty (SOAP STORY) | VL Média

On y travaille vite mais en étant le meilleur possible et le plus efficace possible. Pas le temps de répéter des heures une scène, c’est quasiment un épisode entier que l’on tourne chaque. Mais être bon rapidement, ce n’est pas donné à tout le monde. Surtout sans perdre en efficacité. Alors oui on pourra dire que c’est mieux de prendre le temps pour une scène, de faire de jolis plans, de soigner ses dialogues, … Mais en réalité, dans ce métier qui créé de la fiction, il y a des supports différents auxquels il convient d’adapter son travail. Et il y en a pas un de moins valorisant qu’un autre. Mais avec le soap, ou le feuilleton quotidien comme on dit en France, vous faites et apprenez votre travail chaque jour sans discontinu et vous entrez chez les spectateurs chaque jour aussi. Son travail est ainsi vu chaque jour par des millions de gens. Il convient d’y penser avant de croire que ce n’est pas pour soit.

9/ On peut tout se permettre dans un soap

« Dans les soaps, il faut accepter ce que l’on voit ! On offre pas de vérités, c’est pas censé être véridique. Ce sont des fantaisies ! » Par ces mots dans l’excellent documentaire de 1983 sur FR3, le scénariste Harding Lemay (Another World) résume parfaitement ce que sont les soaps, des « fantaisies » dans lesquels tout n’a pas à être véridique. Du divertissement en somme. Et dès lors, on peut tout se permettre : que les personnages meurent et reviennent à la vie, qu’une héroïne soit possédée par le diable, ou que tous les héros soient tués par un serial killer, peut importe ce que l’on raconte. Comme le dit Harding Lemay, on ne veut pas que le spectateur change de chaîne. Il faut qu’il reste devant ses séries et qu’il suive ses personnages qu’il aime. Et peu importe qu’une tueuse en série comme Sheila finisse acceptée par celle qu’elle a traumatisé dans Amour gloire et beauté, ce qui compte c’est l’histoire. Juste l’histoire. Comme on peut tout se permettre, si un acteur ou une actrice pose problème, la production décide de s’en séparer et l’auteur choisit comment il va mourir. L’histoire prime sur le reste.

10/ Et la France dans tout ça ?

La France va découvrir le genre dans les années 80 grâce à l’arrivée de séries de prime time comme Dallas ou Dynastie, puis de Santa Barbara. Elle va alors en diffuser beaucoup venus des Etats-Unis ou d’Australie. Mais elle va aussi se mettre à en produire énormément du milieu des années 80 au milieu des années 90: Tendresse et passion, Le destin du Dr Calvet, Riviera, et tant d’autres. C’est vraiment le carton de Plus belle la vie qui va marquer le début d’un genre en France. Puis dès 2017, ce sont 4 soaps qui existent en France et qui sont encore diffusés aujourd’hui.
Là aussi, le public est d’une fidélité exemplaire même si nos séries sont très différentes de ce que l’on fait outre Atlantique. Mais elles sont réellement importantes dans le paysage audiovisuel français. N’en déplaisent à celles et ceux qui préfèrent hiérarchiser les genres.

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Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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