Alors que les projecteurs sont braqués sur la Croisette à l’occasion de cette 79e édition du Festival de Cannes, ce ne sont pas les films en compétition qui font le plus parler d’eux. Le 11 mai 2026, à la veille de l’ouverture du festival, une tribune est signée par près de 600 professionnels du cinéma dans Libération. Celle-ci dénonce l’emprise idéologique et financière du milliardaire Vincent Bolloré secoue le monde du cinéma.
De nombreuses questions nous brûlent les lèvres : qui se cache derrière le collectif Zapper Bolloré ? Pourquoi le monde du septième art tremble-t-il devant l’empire Bolloré ? Et pourquoi la réplique brutale de Canal+ menace-t-elle désormais tout le cinéma français ? On vous explique…
Pétition de Libération : qui a signé et que dit le texte ?
Le 11 mai 2026, veille de l’ouverture du Festival de Cannes, Libération publie une pétition qui fait l’effet d’une bombe. Au programme, la dénonciation de la concentration du financement du cinéma français entre les mains du milliardaire Vincent Bolloré. Initié par le collectif « Zapper Bolloré », le texte rassemble des figures majeures et engagées du cinéma français. Le mouvement est inspiré de « Déborder Bolloré », porté par des indépendants de l’édition.
Le timing et le lieu n’ont évidemment pas été choisi au hasard. Le Festival de Cannes est la plus grande vitrine mondiale du cinéma. Choisir la veille de l’ouverture pour lancer cet appel permettait aux signataires d’internationaliser le débat. Ce n’est pas la première fois que la Croisette sert de haut-parleur. Des événements de mai 68 (qui avaient mené à une fin anticipée du festival) aux mouvements MeToo ces dernières années, Cannes a toujours été le miroir des tensions.
La concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d’agir le moment venu. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.
— Collectif Zapper Bolloré sur Libération
Parmi les premiers signataires, on retrouve des acteurs et actrices de premier plan comme Juliette Binoche (Le Patient anglais), Swann Arlaud (Anatomie d’une Chute), Adèle Haenel (Portrait de la jeune fille en feu) ou encore Jean-Pascal Zadi (Le Rêve américain). On trouve aussi de nombreux réalisateurs, techniciens et exploitants de salles. Le constat est sans appel : ils dénoncent ce qu’ils qualifient d’emprise grandissante de l’extrême droite sur les industries culturelles françaises, orchestrée selon eux par le milliardaire Vincent Bolloré via son empire médiatique et culturel Vivendi (qui englobe Canal+, CNews, Europe 1 ou encore le groupe d’édition Hachette).
Canal+ ou le paradoxe de l’indépendance
Si la pétition fait autant de bruit, c’est qu’elle touche un élément essentiel de l’industrie de la culture : le financement. En France, le système de financement du cinéma est un système hybride qui associe financements publics, investissements privés et redistributions. Selon le CNC, les investissements annuels auraient été d’1,37 milliard en 2025, pour 290 films produits. Le groupe Canal+, propriété de Vivendi, donc de Vincent Bolloré, est aujourd’hui le premier financeur privé du cinéma français. Sans l’argent de la chaîne, une immense partie des films projetés à Cannes chaque année n’auraient tout simplement pas pu voir le jour.
Cette situation crée un inconfort permanent pour les artistes. Peut-on boycotter ou critiquer publiquement le principal banquier du secteur ? C’est tout le paradoxe de cette édition du Festival de Cannes 2026. Pour certains détracteurs de la pétition, les « professionnels de la profession » font preuve d’hypocrisie en critiquant un système dont ils acceptent les chèques pour produire leurs œuvres. Si ces professionnels eux-mêmes en sont conscients, beaucoup affirment que ce n’est pas une raison pour laisser faire.
Mes trois films ont reçu l’aide de Canal+ mais aussi de Ciné+. Sans ça, je ne sais pas où on serait allé chercher l’agent manquant, ce qui n’est pas une raison pour se taire. — Arthur Harari (co-scénariste d’Anatomie d’une Chute)
Certains appellent donc à boycotter les cinémas UGC et les plateformes de Canal+. Malgré tout, certains poussent plutôt à nuancer, prônant une modération dans le but de ne pas punir des films disponibles sur les plateformes ou en salles.
Retour de bâton : vers une « liste noire » dans le cinéma français ?
En réponse à cette tribune, la direction de Canal+ n’a pas tardé à hausser le ton. Des rumeurs de « listes noires » évoquées par certains cadres du groupe pour écarter les futurs projets des cinéastes signataires ont immédiatement fuité. Cette réaction ne fait que légitimer, aux yeux des militants, les accusations de censure.
Si certains en viennent à qualifier Canal + de “cryptofasciste” alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. La limite est là. — Maxime Saada
Ce matin du 18 mai, une nouvelle initiative est annoncée. On assiste alors à la création d’une Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (CRACS). Portée par plus de 1000 artistes et intellectuels en tout genre, la formation de cette coalition fait suite à la réponse de Maxime Saada (patron du groupe Canal+) à la pétition.