J’aime. Pas un mot de plus, pas un mot de moins. Il nous suffit aujourd’hui d’effleurer un écran du bout des doigts pour « aimer ». Plus précisément, pour « liker ». Nous nous sommes appropriés, comme beaucoup d’autres, cette notion américaine du « like », au point de la conjuguer dans notre propre langue. Je like, tu likes, il ou elle like, nous likons, vous likez. Un simple bouton nous permet d’aimer, d’approuver, de faire et de défaire ce qui de fait, ne nous appartient nullement.

Justin Rosenstein, dont le nom résonne dans toute la Silicon Valley, a inventé cette fonctionnalité en 2009 (Il est ironique de noter que ce dernier est aujourd’hui en « désintox numérique »). Il lui a donné la représentation bien connue du pouce levé. Bleu, bien sûr. Si cela n’est pas toujours évident, la mention « J’aime » est d’abord un moyen pour nous de « donner un avis et se connecter aux choses qui nous intéressent », nous rappelle Facebook dans ses conditions d’utilisation.

Cette culture du tout voir tout savoir, s’appropriant l’image du pouce en l’air, nous donne l’illusion de réagir plus humainement à des caractères taille 12 qui défilent dans une actualité toute choisie.

Pollice verso de Jean-Léon Gérôme (1872)

L’histoire du pouce levé avant Facebook

L’image du pouce levé est donc devenue l’emblème incontournable de Facebook. Mais avant cela, elle a traversé l’Histoire : chez les romains, le pouce en l’air, pollice verso, représentait le pouvoir de vie ou de mort (pouce en bas) d’un homme lors d’un combat de gladiateurs.

La popularité grimpe aujourd’hui au rythme des « likes ». Chaque contenu doit passer l’épreuve des « likes ». Et jamais rien n’est acquit : le « like » s’annule. Si aujourd’hui ce pictogramme iconique est reconnu par la plus grande partie des utilisateurs du géant bleu, grâce à sa diffusion dans le monde entier, il ne renvoie pas au même imaginaire pour tous.

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Les Chinois par exemple, voient le pouce levé comme un signe très distingué de respect. À l’inverse, il est une insulte gestuelle (équivalent du traditionnel doigt d’honneur français), dans certaines parties du Moyen-Orient, d’Afrique de l’ouest, d’Amérique du sud, d’Iran, ou encore d’Irak. La signification de ce geste dépend aussi de contextes spécifiques et variés. Il peut être un moyen pour les auto-stoppeurs de demander aux automobilistes de les prendre avec eux, en inclinant le pouce vers la direction souhaitée ; ou encore une façon en plongée sous-marine d’exprimer sa volonté de remonter à la surface. Confondant tous ces symboles, Facebook réécrit aisément le mythe du pouce levé dans l’imaginaire de chacun, et prouve sa capacité à le faire entrer dans les mœurs.

Un « J’aime » souvent hors contexte

« Encore raté mon permis, la troisième tentative sera la bonne » ou « RIP Jumbo, tu as été un poisson rouge admirable », ne sont pas des statuts qui appellent une approbation, ou qui suscitent un sentiment d’adhésion. Pour palier à cela, le géant américain propose désormais des variantes de la fonction « J’aime ». Nous avons dans l’ordre : « J’aime », « J’adore », « Haha », « Wouah », « Triste », « Grrr ». Nous balayons du doigt toutes ces possibilités, et relâchons pour annuler. Perdus dans cette panoplie de sentiments humains, nous hésitons, et vacillons entre « aimer », ou plus précisément être « Wouah » devant une photo de chaton aux grands yeux. Démystifiant ainsi tout le sens du mot « aimer », nous « aimons » une recette de cuisine, nous « aimons » le dernier selfie de notre voisine, et nous « aimons » la naissance du petit dernier de notre collègue de boulot, celle qui est gentille mais pas très efficace. Facebook a su réinventer le sens de ces mots, ou plus précisément, à nous en éloigner. Nous oublions de dire, de penser, d’expliquer ce « J’aime », et transformons ainsi le pouce bleu en représentation vide de sens.

Illustration satyrique par John Holcroft

Faire plaisir ou se faire plaisir ?

Un « like » contre un autre. Plus je like, plus je serai liké. Le like devient outils d’approbation et de reconnaissance, par et pour les autres. C’est ainsi que nous voyons naitre bons nombres de conseils et de recommandations sur les réseaux, dont l’indispensable « Quel est le meilleur moment pour poster sur Facebook ? ». Être liké revient finalement à être noté. (Si vous n’avez pas vu la série Black Mirror, vous n’avez plus de temps à perdre). Et cette idée amène à un mouvement de revendication d’un pictogramme « Je n’aime pas ». Nous célébrons la vie à coup de pouces levés, mais revendiquons notre droit à la condamner. Et si bien souvent nous semblons l’oublier, chaque pouce est une donnée sur nous, directement envoyée à Facebook. Suivant ainsi la moindre de nos réactions, la plateforme nous propose des flux similaires. En « likant », nous alimentions cet incessant contenu qui ne contient finalement plus grand chose. En se servant de l’image du pouce en l’air, et en nous laissant la liberté d’en disposer à notre guise, Facebook nous confronte à l’anonymat évident et inévitable du « J’aime ». Il ne reste de ce concept qu’une masse immense de pouces levés et indistincts qui s’empilent et s’oublient aussitôt.