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Pourquoi les Français ont peur de l’islam ?

Les Français ont peur de l’islam. Ce n’est ni un fantasme ni une invention, c’est une simple réalité. Aussi triste soit-elle. Comment en est-on arrivé là ?

Quelques chiffres sur les musulmans de France

Il y aurait aujourd’hui environ 5,5 millions de musulmans en France, soit 8% de la population française. Parmi ces musulmans, on estime que les Français d’origine algérienne comptent pour 33%, les Français d’origine marocaine pour 25% et les Français d’origine tunisienne pour 10%. Par ailleurs, il semble judicieux de ne pas utiliser la notion de « communauté musulmane », pourtant largement employée dans les médias, qui laisserait à penser qu’il y aurait une communauté musulmane unique, homogène et soudée. Ce n’est pas le cas.

Les Français ont peur de l’islam

Si les études sont relativement peu nombreuses, certains sondages éclairent toutefois la vision qu’ont les Français de l’islam. Et tous convergent vers un constat saisissant : la méfiance envers l’islam ne cesse de croître dans la société française. Dans un sondage IPSOS de janvier 2013, 74% des Français estiment que l’islam est une religion « intolérante » incompatible avec les valeurs de la société française. Un autre sondage, publié en avril 2013 dans le cadre de l’émission « Place aux idées » sur LCP, montre que 73% des Français ont une image négative de l’islam. Pire, ils sont seulement 32% à juger ses valeurs compatibles avec celles de la société française. Enfin, dans une étude CSA de juin 2014, l’islam évoquait quelque chose de négatif pour 81% des sondés (38% « assez négatif », 43% « très négatif »). Si l’islamophobie signifie « avoir peur de l’islam », alors oui, à l’heure qu’il est, les Français sont majoritairement islamophobes. De là à en conclure que ces Français sont racistes, par essence, et votent tous pour Marine Le Pen ? Non, bien évidemment. La ficelle serait trop grosse. Le score de Marine Le Pen n’était-il pas « que » de 18% en 2012 ? Attention à ne pas tomber dans des raccourcis simplistes, dans la caricature, ou encore dans l’amalgame. Si l’islam suscite de telles peurs dans la société française, reste à savoir pourquoi. Voici quelques éléments de réponse.

Manuels scolaires : le musulman apparaît comme un terroriste potentiel

François Durpaire, historien, et Béatrice Mabilon-Bonfils, sociologue, ont mené une étude sur la représentation de l’islam dans les manuels scolaires destinés aux lycéens. Leur analyse est stupéfiante. Ils évoquent une panique morale alimentée par les manuels scolaires. Plus précisément, ils expliquent que la figure scolaire du musulman est un étranger, le plus souvent un islamiste. Les manuels scolaires contribuent également à renforcer certains stéréotypes, notamment que l’islam serait une religion étrangère à la France ou encore que le port du voile justifierait le rejet. De plus, les corrélats les plus fréquemment associés à l’islam, de manière implicite, sont « terrorisme », « attentats », « guerre », « 11 septembre », « Al-Qaïda », « islamisme », « laïcité », « école », « loi », « foulards » ou encore « voilées ». Ces amalgames relèvent-ils d’une maladresse inconsciente de la part de ceux qui conçoivent ces manuels ? Toujours est-il qu’ils contribuent à un processus de stigmatisation des musulmans. Cela est d’autant plus problématique qu’à cet âge, les adolescents se construisent psychiquement et mettent du sens à la relation aux autres. L’Ecole nourrit les peurs et alimente les amalgames autour de l’islam. L’Ecole républicaine, une machine à fabriquer des islamophobes ? Le débat a le mérite d’être posé.

L’instrumentalisation de l’islam par une partie des médias et de la classe politique

Certains médias ou hommes politiques ont tout intérêt à exacerber les peurs autour de l’islam. Les premiers afin d’accroître leur audience, dans un contexte de crise économique qui frappe de plein fouet le secteur des médias. Les seconds pour gagner des électeurs, en surfant sur les angoisses, tout en essayant de faire oublier leur incapacité à résoudre les problèmes économiques et sociaux. La question identitaire supplante la question sociale. Dans les deux cas, agiter le chiffon rouge de l’islam s’avère bien pratique. L’islam fait peur, autant qu’il interpelle et qu’il fascine. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’un islam radical implanté dans certaines banlieues françaises, comme l’a démontré Gilles Kepel dans « Banlieue de la République », ni même de fermer les yeux sur les actes sordides et abjects d’un Mohamed Merah. Qui serait assez stupide pour balayer d’un revers de main l’extrémisme religieux ou le communautarisme ? Il s’agit simplement de dénoncer cet amalgame insupportable, largement véhiculé, qui tend à confondre islam et islamisme. Amalgame qui prend même parfois une quadruple forme, immigration-islam-islamisme-délinquance, dans la version Eric Zemmour. Tous dans le même sac, quatre pour le prix d’un, circulez y’a rien à voir ! Les médias ont une immense responsabilité dans la propagation de tous ces stéréotypes. Presque aucune émission grand public ne parle de ces Français de confession musulmane, pourtant majoritaires, qui travaillent, qui paient leurs impôts, qui étudient, dont les enfants vont à l’Ecole républicaine, qui vivent leur foi pacifiquement. Ces Français qui ne sont pas simplement des musulmans mais aussi des citoyens, des chefs d’entreprise, des salariés, des pères ou des mères de famille, des étudiants. Mais non, définitivement, tout ceci n’est pas assez « vendeur ». Il vaut mieux surmédiatiser d’autres figures, menaçantes ou clownesques. Comme cet homme polygamme, Liès Hebbadj, et de ses deux femmes en Burqa ou encore ces jeunes Français qui fuient « massivement » faire le djihad en Syrie. 1 000 âmes égarées sur 5,5 millions de musulmans, soit 0,018% des musulmans. « Massivement » donc ! Ces mêmes médias qui préfèrent inviter systématiquement l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, incapable d’aligner deux mots, plutôt que de faire venir sur un plateau un Français de confession musulmane sachant s’exprimer correctement, comme on en croise tous les jours dans la vraie vie. Vaste plaisanterie. En permanence, les médias présentent l’islam de manière négative ou caricaturale.

Les hommes politiques ne sont pas en reste. Peu à l’aise pour résoudre les problèmes du chômage ou du pouvoir d’achat, certains privilégient d’autres thématiques plus commodes : le voile, le hallal ou encore la laïcité. En somme, l’arbre qui cache la forêt. Concernant le thème de la laïcité, certaines personnalités politiques se font les spécialistes des amalgames, s’essuyant les pieds sur des principes fondamentaux qu’ils ne comprennent visiblement pas. A propos d’une femme qui portait le hijab (voile simple qui laisse voir le visage) à la plage, Nadine Morano publiait sur Facebook en août 2014 : «Lorsqu’on choisit de venir en France, Etat de droit, laïc, on se doit de respecter notre culture et la liberté des femmes. Sinon, on va ailleurs !! ». Il aurait sans doute fallu rappeler à Nadine Morano que la laïcité n’est pas l’interdiction des religions dans l’espace public, mais la neutralité de l’Etat, et de ses représentants, à l’égard des confessions religieuses. Trop souvent, le discours politique montre l’islam, et notamment le port du voile, comme une menace en alimentant les fantasmes d’une perte d’identité culturelle. Les musulmans de France, eux, aspirent à vivre en paix.

Appréhender l'islam différemment, au-delà des idées reçues

Appréhender l’islam différemment, au-delà des idées reçues

Et maintenant ?

En France, comme dans d’autres pays européens, les enjeux autour du « vivre ensemble » sont aujourd’hui prégnants. Pour Dominique Reynié, « l’observation des tensions actuelles suscitées par des cas de cohabitation interculturelles déjà difficiles conduit à penser que ces questions ardues vont occuper durablement le devant de la scène politique ». D’autres, à l’instar d’Edwy Plenel, estiment que la figure du musulman a remplacé celle du juif en tant que bouc-émissaire de la société française. Quant à Gilles Kepel, spécialiste de l’islam, il met en évidence une rupture culturelle, entre une partie de la communauté musulmane et la France, qui fait suite à une rupture sociale, alimentée en partie par le ressenti islamophobe. Selon lui, « il y a des endroits où la loi, où le pacte républicain ne fonctionne plus. Certains Français musulmans ont l’impression que ça ne marche plus. Et à partir du moment où ils ont le sentiment que ça ne marche plus, parce qu’ils n’arrivent pas à trouver de job, parce qu’ils n’arrivent pas à être représentés politiquement, parce qu’ils se sentent complètement marginalisés, finalement petit à petit, ils écoutent un certain nombre de prédicateurs qui vont leur dire que c’est la faute à la France, à un Etat, à une société raciste, xénophobe, islamophobe. Ils écoutent ça et puis ils commencent, surtout dans un endroit très enclavé comme Clichy-Montfermeil […], à vivre de plus en plus entre eux, à se fermer, à s’inscrire dans une logique communautaire. Un jour un gars te dit : les Français te traitent comme des moins que rien, ton identité c’est la religion ». A propos de la laïcité, il affirme « le problème, c’est que la laïcité aujourd’hui en banlieue est perçue comme répressive, comme islamophobe ». Autant de défis majeurs à relever. Une bataille idéologique doit être lancée pour déconstruire les stéréotypes, les amalgames et les peurs, injustifiées, autour de l’islam. Tout en luttant simultanément contre l’islam radical. Cela s’avère absolument nécessaire et c’est un devoir auquel chacun peut contribuer chaque jour à son niveau par le dialogue, le débat et l’ouverture à l’autre. En privilégiant son propre vécu aux idées reçues. Le « vivre ensemble » français en dépend.

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