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Les Steenfort, maîtres de l’orge : quand la saga industrielle s’emparait du petit écran

La télévision n’a pas compté que sur les sagas d’été mais aussi celles qui faisait vivre les programmes dans l’année comme Les Steenfort, maîtres de l’orge.

À la fin de l’année 1996, les grilles de programmes de France 2 et de la RTBF s’apprêtent à accueillir un ovni télévisuel. À une époque où le paysage audiovisuel commence à se fragmenter sous les coups de boutoir de la mondialisation et de la multiplication des chaînes privées, le service public fait un pari audacieux. Ce pari s’appelle Les Steenfort, maîtres de l’orge. Adaptée de la célèbre série de bandes dessinées scénarisée par Jean Van Hamme et dessinée par Francis Vallès, cette mini-série en six épisodes s’impose immédiatement comme un modèle du genre. En s’emparant du destin d’une dynastie de brasseurs sur plus d’un siècle, l’œuvre dépasse le simple cadre de la fiction romanesque pour devenir le miroir des mutations économiques, sociales et techniques de l’Europe du Nord, du milieu du XIXe siècle à l’aube de l’an 2000.

Une fresque dynastique gravée dans le houblon et le sang

L’intrigue des Steenfort, maîtres de l’orge se déploie comme un long fleuve tumultueux. Tout commence en 1854 à Bourg d’Artois, une bourgade imaginaire nichée au cœur des Ardennes. Le récit s’ouvre sur une transgression fondatrice : Charles Steenfort (incarné successivement par le jeune Yann Trégouët puis par l’imposant Jean-Claude Drouot), un novice échappé de son monastère, emporte avec lui le secret jalousement gardé d’une bière d’abbaye d’exception. Ce vol initial, acte de rébellion et d’ambition pure, pose la première pierre d’un empire industriel.

Sur six générations, la série dépeint la métamorphose de cette petite brasserie artisanale en un consortium international surpuissant. Le génie du scénario, co-écrit par Jean Van Hamme lui-même, réside dans sa capacité à lier intimement l’évolution des techniques de brassage — comme le passage crucial de la fermentation haute à la fermentation basse pour créer la bière de type Pils — aux grands bouleversements de l’Histoire collective.

Les Steenfort traversent les crises du capitalisme naissant, l’essor fulgurant du syndicalisme ouvrier, les rivalités féroces et destructrices avec la famille Texel, ainsi que les traumatismes profonds des deux guerres mondiales. Au milieu de ce maelström, ce sont les femmes qui maintiennent souvent le cap de l’entreprise. Des figures marquantes, au premier rang desquelles la résolue Margrit (interprétée avec une nuance remarquable par Florence Pernel), incarnent la résilience face aux drames familiaux, aux trahisons intimes et aux liquidations financières. La bière n’est plus ici un simple produit d’arrière-plan, mais le sang qui coule dans les veines de cette lignée, le moteur même de leurs passions les plus dévorantes.

Le contexte de production : L’âge d’or de la grande saga européenne

Pour saisir pleinement l’impact et la singularité des Maîtres de l’orge, il est indispensable de replacer la série dans son contexte de production d’origine. Les années 1990 marquent l’apogée des grandes sagas de prestige. Face à la concurrence agressive de TF1, passée au privé, et à la montée des networks américains, les télévisions publiques européennes cherchent à réaffirmer leur rôle de prescripteurs culturels. L’objectif est double : fédérer un large public populaire tout en proposant des programmes patrimoniaux d’une haute exigence qualitative.

C’est dans cette optique que s’organise une alliance stratégique franco-belge d’envergure, portée par les maisons de production Son et Lumière (Alain Clert) et Aligator Film (Éric Van Beuren). Cette coproduction transfrontalière dépasse les simples logiques financières de partage des coûts. Elle répond à une nécessité organique et géographique. L’univers des Steenfort est profondément ancré dans l’éthos franco-belge, une région marquée par le réalisme économique, la culture ouvrière et la tradition brassicole. Faire collaborer la RTBF et France 2 permettait de mobiliser des subventions régionales, de tourner dans des décors authentiques du Nord et de la Belgique, et de recruter un casting mixte d’une immense richesse.

La mise en scène est confiée à Jean-Daniel Verhaeghe, l’un des réalisateurs les plus respectés du paysage audiovisuel français, véritable artisan de la reconstitution historique (on lui doit notamment des adaptations magistrales de Bouvard et Pécuchet ou de Sans famille). Réputé pour son refus de la facilité technique et son amour du naturalisme, Verhaeghe fait le choix de fuir les studios parisiens. La série est tournée en décors naturels, dans de vieilles brasseries désaffectées et des demeures d’époque, conférant à l’image une patine et une vérité organique rares. Le soin apporté aux costumes, à la lumière — qui rappelle parfois la peinture flamande — et à la direction d’acteurs donne à cette production télévisuelle une envergure proprement cinématographique.

Un héritage indélébile dans le patrimoine télévisuel

La réussite des Maîtres de l’orge tient également à sa dimension chorale et musicale. La partition de Carolin Petit, sublimée par la voix hantante et puissante de Réjane Perry lors du générique, a marqué les mémoires de millions de téléspectateurs, agissant comme un déclencheur de nostalgie immédiat.

En adaptant sa propre bande dessinée pour le petit écran, Jean Van Hamme a réussi un véritable tour de force dramatique. Là où beaucoup d’adaptations affadissent le matériau d’origine, la série télévisée a su densifier la dimension sociologique du récit, offrant une radiographie implacable des rapports de classe et de la déshumanisation progressive liée à la finance moderne.

Trois décennies après sa première diffusion, Les Steenfort, maîtres de l’orge reste le témoin d’un âge d’or de la fiction télévisée européenne. À une époque qui ignorait encore le formatage des plateformes de streaming actuelles, cette saga a prouvé qu’il était possible de captiver les foules avec une histoire de houblon, d’orge et de larmes, tout en signant une œuvre patrimoniale majeure sur la mémoire industrielle de notre continent.

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Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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