Avec Bookish, le créateur de Sherlock livre un polar élégant et mélancolique, où les livres deviennent des indices et les crimes, des récits à décrypter.
C’est quoi, Bookish ? À Londres en 1946, au lendemain de la guerre, Gabriel Book (Mark Gatiss) est un ancien espion militaire reconverti en libraire d’occasion, marié à Trottie (Polly Walker). Mais il mène une double vie : lorsqu’il ne range pas les ouvrages sur les étagères de sa boutique, il prête main-forte à la police pour résoudre des affaires criminelles complexes, fort de son esprit d’analyse et de son ancienne profession. Son quotidien bien rodé bascule avec l’arrivée de Jack (Connor Finch), un jeune homme tout juste sorti de prison, engagé comme assistant à la librairie. Rapidement, il devient évident que cette embauche n’est pas un hasard. Entre enquêtes criminelles, littérature et secrets enfouis, Book n’est pas au bout de ses surprises…
Série britannique diffusée sur Polarl+, Bookish est l’œuvre de Mark Gatiss. Connu pour avoir modernisé Sherlock Holmes avec Steven Moffat, le showrunner et acteur revient ici avec une série moins atypique mais sans doute un peu plus personnelle : il avait d’abord imaginé l’histoire sous forme de roman, avant de l’adapter en série pendant la pandémie.
Le résultat : une première saison qui en appelle une autre, déjà confirmée. Au cours des six épisodes d’environ 45 minutes, on suit le héros au nom prédestiné de Book. Ce libraire passionné de littérature, interprété par Gatiss lui-même, a pour lui un passé d’espion militaire et un esprit de déduction brillant (digne de … Sherlock Holmes) grâce auxquels il est régulièrement sollicité par la police pour résoudre des meurtres obscurs.
En l’occurrence, cette saison traite trois enquêtes distinctes — chacune développée sur deux épisodes — tout en tissant une intrigue plus large autour du passé de Book et de ses relations. Notamment avec son épouse Trottie et avec son nouvel employé, Jack. Une construction classique mais efficace, qui privilégie l’atmosphère à la pure mécanique du suspense et permet aussi à la série de prendre le temps d’installer ses enjeux émotionnels.
Des personnages riches, au cœur d’un drame intime
Là où Bookish se distingue, c’est dans le traitement de ses personnages. Gabriel Book (magnifiquement interprété par Gatiss), en particulier, s’impose comme un personnage classique mais solide : érudit, ironique, mélancolique et profondément marqué par son passé.

Le couple qu’il forme avec Trottie constitue l’un des aspects les plus originaux de la série. Leur mariage, plus convention sociale que véritable union romantique, cache une réalité bien plus complexe dans une époque où l’homosexualité est encore illégale. Mais faite de tendresse et de respect, leur union atypique et touchante offre un équilibre subtil qui échappe aux représentations classiques du mariage à l’écran.
Le personnage de Jack complète le trio principal. Il apporte une dimension plus émotionnelle, incarnant une jeunesse perdue dans un monde en reconstruction. Son passé trouble, ses motivations cachées et son lien mystérieux avec Book alimentent une intrigue plus profonde, au-delà des enquêtes. C’est d’ailleurs souvent dans ces moments intimes que la série trouve sa plus grande justesse, notamment lorsqu’elle explore les zones grises de ses personnages.
Un charme britannique, un peu trop sage
Les critiques britanniques n’ont pas manqué de comparer Bookish à Sherlock – une tentation inévitable mais peu pertinente. De toute évidence, le but de Mark Gatiss n’est pas le même : quand Sherlock s’amusait à moderniser voire dynamiter la célèbre figure du détective, Bookish se veut une série plus posée, plus introspective, plus mélancolique.
La série revendique un ton oscillant entre humour britannique et gravité des thèmes. Il y a des répliques spirituelles, des dialogues parfois brillants avec ce détachement très britannique. Mais il y a aussi des meurtres complexes, où l’on navigue entre fosses communes, règlements de compte, empoisonnements et disparitions. Côté enquêtes, il faut reconnaître qu’elle peine parfois à surprendre : les intrigues, bien construites, restent toutefois prévisibles. Mais l’atout de la série, c’est son contexte historique et son jeu avec la littérature.
La guerre vient de s’achever, mais ses cicatrices restent visibles dans les rues comme dans les esprits. Dans ce décor encore marqué par les bombardements, l’atmosphère est ambiguë : à la fois sombre et pleine d’espoir. Bookish explore alors un monde où les mystères criminels s’entrelacent avec les traumatismes de l’après-guerre.
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Une déclaration d’amour à la littérature
La singularité de Bookish tient avant tout à son rapport à la littérature : les livres ne sont pas de simples accessoires, mais des clés. Gabriel Book résout les crimes comme il lirait un roman, traquant les motifs, les symboles et les incohérences narratives.
La série multiplie les références littéraires à Agatha Christie, à Conan Doyle ou aux récits gothiques. Mais contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’une série qui se déroule dans une librairie, Bookish ne propose pas vraiment de liste explicite de titres ou de catalogue précis de romans mis en avant épisode par épisode. Book puise dans “tous les livres du monde”, plutôt que de citer des œuvres précises – ce qui est assez frustrant.
Malgré tout, la dimension méta — le crime comme récit, l’enquête comme interprétation — constitue l’un des charmes de la série. Dans une ambiance feutrée, presque théâtrale, chaque détail — un livre, un regard, une réplique — peut devenir un indice, interprétable par le héros comme par le spectateur. Plus qu’un simple ressort narratif, cette approche nourrit une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires : comment elles façonnent notre perception du réel, mais aussi comment elles peuvent masquer ou révéler la vérité.
Entre enquêtes classiques, hommages à la littérature et contexte historique parfaitement exploité, Bookish aurait parfois mérité un peu plus d’audace. Reste une proposition solide au contexte puissant. Sa richesse thématique, son univers littéraire et son atmosphère, portées par l’écriture et l’interprétation de Mark Gatiss, en font une série un peu à part. Un polar qui tourne les pages avec élégance… même s’il lui manque encore la petite originalité qui fait d’un bon bouquin un best-seller.