En imaginant une Flandre où les immigrés doivent participer à un concours de télé-réalité pour conserver leur droit de séjour, The best immigrant s’impose comme l’une des séries les plus dérangeantes de ces dernières années.
C’est quoi, The Best Immigrant ? Dans un futur proche, une Flandre devenue indépendante bascule politiquement après la victoire d’un parti d’extrême droite. Le nouveau gouvernement adopte une mesure radicale : toute personne née à l’étranger doit quitter le territoire. Pour des milliers de résidents, c’est un choc. Parmi eux, Muna (Jennifer Heylen) et Jamal (Farouk Jomâa Naoui Ben Ali), un couple menacé d’expulsion. Leur seule alternative : participer à The Best Immigrant, une émission de télé-réalité dans laquelle des candidats immigrés s’affrontent pour décrocher un permis de séjour.
Disponible à partir du 3 juillet sur la plate-forme de France Télévisions, The Best Immigrant frappe fort. A la frontière entre dystopie, thriller politique, satire médiatique et drame humain, la série belge propose un récit violent, perturbant, inconfortable… mais profondément nécessaire.
La Flandre, tu l’aimes ou tu la quittes
Muna et Jamal, un couple d’immigrés, résident légalement en Flandre depuis des années. Elle est enseignante et militante contre l’excision ; lui, éducateur sportif. Lorsque le nouveau gouvernement d’extrême droite annonce l’expulsion immédiate de tous les étrangers, le choc est immense. D’autant que, issus de pays différents — le Soudan pour lui, la Libye pour elle — ils risquent une séparation définitive.
Mais une issue leur est proposée : The Best Immigrant. Dans cette émission de télé-réalité, entre Loft Story et Squid Game, des immigrants s’affrontent afin de décrocher le Graal administratif : un permis de séjour. Chaque semaine, ils doivent se soumettre à des épreuves humiliantes censées mesurer leur « intégration » : maîtrise de la langue, connaissance de l’histoire nationale, conformité à des normes culturelles arbitraires. Et chaque semaine, l’un d’eux est éliminé, renvoyé directement dans son pays d’origine.
Une dystopie dangereusement proche du présent
La grande force de The Best Immigrant réside dans sa proximité avec l’actualité. Contrairement aux dystopies classiques, la série n’invente pas un futur technologiquement extravagant. Pas de gadgets futuristes, pas d’univers post-apocalyptique mais une Flandre qui ressemble à celle d’aujourd’hui, à peine déplacée de quelques degrés vers l’autoritarisme.
Le plus dérangeant reste la manière dont The Best Immigrant a été rattrapée par l’actualité : au moment de sa sortie, le climat politique européen l’a rendue beaucoup moins fictionnelle — et donc bien plus crédible — que prévu. Lors de sa présentation au festival Séries Mania, plusieurs critiques ont d’ailleurs souligné à quel point son postulat paraissait excessif… avant d’admettre qu’il ne l’était plus tant que ça.
Ce que montre brillamment la série, c’est que le basculement ne se fait pas d’un coup. Il commence par des mots, se poursuit par des mesures administratives puis finit par rendre acceptable l’impensable. Montée du discours identitaire, durcissement institutionnel, glissement du débat public vers l’obsession sécuritaire : tout se construit par petites concessions. Le danger ne réside pas seulement dans l’extrême droite comme bloc idéologique, mais aussi dans la passivité collective qui rend possible son ascension.

Une satire féroce de la télévision-spectacle
L’autre grand mérite de The Best Immigrant est sa critique acérée de la télévision comme machine à banaliser la violence. La série détourne les codes du divertissement populaire – applaudissements, jingles, présentateur charismatique, lumières criardes – pour créer un contraste glaçant avec la brutalité des situations. C’est précisément cette friction entre forme légère et fond violent qui donne au récit sa puissance.
La série ne se contente pas de dénoncer la xénophobie, elle montre aussi comment les médias participent à sa normalisation. Le plateau télé devient un tribunal populaire où l’existence des candidats est réduite à des scores, des votes et des séquences calibrées pour l’audience. Le jeu n’a rien d’un concours méritocratique : c’est un spectacle où l’affrontement et l’humiliation nourrissent l’audience. Cette mécanique rappelle les mécanismes de la télé-réalité : produire de l’identification, du clash et des séquences-choc tout en prétendant offrir un divertissement inoffensif.
Le présentateur du « jeu » incarne parfaitement ce cynisme. Poli, souriant, presque sympathique, il enrobe la cruauté dans un langage anodin, voire bienveillant. Il parle de « mérite », de « parcours » ou d’« opportunité », comme si l’expulsion n’était qu’une simple étape de sélection. La violence ne réside donc pas seulement dans les épreuves, mais aussi dans cette manière de reformuler l’inhumain en discours acceptable.
Un drame humain qui évite le piège du manifeste
Là où The Best Immigrant surprend, c’est dans son ancrage émotionnel. Muna et Jamal ne sont jamais réduits à des symboles. Leur relation, leurs peurs et leurs désaccords donnent une véritable chair au récit. La série prend le temps de montrer ce que signifie concrètement être déraciné : perdre un foyer, une langue, des repères. Les interprètes de Muna et Jamal participent largement à cette réussite, avec une présence intense mais toute en retenue.

La mise en scène, clinique et nerveuse, accentue le malaise en refusant tout pathos inutile. Mais c’est l’ancrage humain qui rend l’ensemble particulièrement anxiogène. Le spectateur n’est jamais rassuré par la distance fictionnelle – car tout paraît plausible. Certaines scènes frappent par leur cruauté ; d’autres précisément parce qu’elles refusent le spectaculaire. Une conversation sur un canapé, un formulaire à remplir, un appel téléphonique peuvent devenir aussi oppressants qu’une confrontation frontale. Derrière le sensationnalisme du concept de départ affleure une violence plus insidieuse : celle de la bureaucratie, des procédures et de l’humiliation institutionnalisée.
Loin d’être une série confortable, The Best Immigrant dérange, provoque et met le spectateur face à des questions qu’il préférerait parfois ignorer. C’est précisément ce qui en fait une série importante. En entremêlant satire médiatique, thriller et profondeur humaine, cette production flamande réussit quelque chose de rare : transformer une idée de départ radicale en miroir glaçant de nos sociétés contemporaines. Une question demeure après le générique : à partir de quel moment le spectateur devient-il complice de l’inhumain ?