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Est ce que le mot « série » est un gros mot difficile à prononcer ?

Pour tout journaliste spécialiste des séries ou pour tout amateur de séries tout simplement, le manque de précision dont les séries sont (encore) victimes aujourd’hui devient assez pénible. Surtout à une époque où la série est si tendance. Pourquoi les choses ne changent-elles pas ?

« Imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? » Cette phrase très entendue durant la dernière campagne présidentielle, on a presque envie de la pasticher pour l’appliquer au sujet qui nous intéresse : « Imagine-t-on lire dans un magazine de cinéma : La la land c’est comme une série bouclée en 90 min ?« . Oui ça fait sourire. Pourtant, vous n’avez pas idée du nombre de fois où un journaliste séries entend que telle série c’est comme un long film. Si parfois, dans l’écriture, le rapprochement peut se faire, il n’en demeure pas moins qu’écrire une série, tant au niveau du développement de l’intrigue que des personnages, ce n’est pas comme faire un film. Et ça n’a strictement rien à voir avec le fait que la frontière entre cinéma et télévision tend à disparaître, que des talents de l’un vers l’autre. Pas plus que le binge watching des séries ne les transforme en long film pour autant.
Pourtant, alors qu’il n’y a sans doute jamais eu dans notre pays une telle unanimité sur les séries, on n’a jamais autant accolé aux séries des terminologies propres au cinéma.

Par exemple, une série bien réalisée serait une série cinématographique… ?? Non en fait c’est juste une série bien réalisée. Travailler en télévision, réaliser des œuvres pour la télévision ne veut pas dire faire du bas de gamme. Il est donc inutile d’accoler un terme du cinéma pour dire qu’elles sont bien réalisées.  Et inversement, réaliser des films de cinéma n’est pas une garantie de bien faire (la liste serait longue mais on en connaît tous). Pour preuve, bien avant que « les séries télé ne naissent avec HBO » (#ironie), il y a eu de très grandes séries télé, non seulement très bien écrites, mais aussi très bien mises en scène comme Le Prisonnier, Hill Street Blues ou X-Files.

Dans ce cas, pourquoi plus de 60 ans après les débuts des séries, continue-t-on à être aussi peu précis ? Pourquoi continue-t-on à dire qu’une série comme Dallas serait une sitcom ? Qu’une série dont les épisodes font 3 minutes est une mini série ? Qu’il suffit de faire une mini série de 3 épisodes, diffusés à la suite qui plus est, pour parler de « film » (alors que le téléfilm existe et est très différent de la mini série) ? La première marque de respect pour un genre, un art, c’est la précision (personne ne dirait que Il était une fois dans l’ouest est un thriller). Vouloir cette précision ce n’est pas être pinailleur ou avoir une sensibilité différente, c’est simplement respecter un art.

Lors de la rencontre presse de la prochaine mini série d’Arte, Kim Kong, qui est une vraie mini série, respectant la décomposition de l’histoire en épisodes (et portée par des gens qui aiment et font des séries), le projet n’a été durant une heure qualifié que par un seul mot : « film« . N’y tenant plus, l’auteur de ces lignes a alors posé la question (qui a donné lieu à un échange passionnant).

Mathieu Stannis, réalisateur aigri et frustré de films d’action à succès sans âme, est kidnappé par les agents d’une dictature asiatique. Le leader de ce pays est un grand amateur de 7ème art, excédé par la nullité des productions cinématographiques locales, qui va exiger de Mathieu qu’il mette en scène une nouvelle adaptation de King Kong, dont il a personnellement écrit le scénario et qui vise à chanter les louanges de sa patrie.

Depuis une heure de conférence de presse, pas une seule fois le mot « série » n’a été prononcé. Or vous avez fait une mini série qui est un vrai format de télévision. On parle de « film », de « cinéma » mais pas de série. Comment vous l’expliquez ?

Alexis Le Sec (auteur) : Ce qui intéressant dans ce format qui, à ma connaissance, n’est que sur Arte, c’est que l’on peut faire une série en 3 x 52 minutes mais c’est comme si on faisait un « grand film ». Mais quand je dis ça, ce n’est pas une manière de ne pas assumer la série. On assume totalement que ce soit une série, avec du feuilletonnant mais à la fin, ça nous fait un « grand film ». Mais n’est ce pas le cas de beaucoup de séries aujourd’hui qui ne sont plus strictement dans des intrigues bouclées et qui feuilletonnent tellement qu’elles deviennent des longs films en 6 ou 8 épisodes ? Je trouve que la frontière entre les deux ne tient plus tant que ça, qu’il y a beaucoup de séries et que la série bouclée n’est plus très présente.

Elles reviennent de plus en plus sur les grandes chaînes américaines …

Alexis Le Sec : C’est une forme de rendez-vous qui ne correspond pas à ce dans quoi on a voulu inscrire Kim Kong qui tient plus de la série événementielle.

Stephen Cafiero (réalisateur) : Kim Kong se termine, il y a une vraie fin, il n’y aura pas de suite. Ce n’est pas une « saison ».

Thomas Bourguignon (producteur délégué) : Nous avons tous été nourris à la fois au cinéma et aux séries. Les gens qui ont fait Baron Noir par exemple disent qu’ils ont fait un long film de 8 heures et ne voient aucune différence avec les longs métrages qu’ils ont fait. Baron Noir n’est pas réalisée différemment que si l’histoire avait été racontée pour le cinéma. Tout comme Stephen avec Kim Kong dont les partis pris n’étaient pas liés à la taille de l’écran et qui a fait un film de 3 heures. D’ailleurs si cela avait été un film, il aurait fait cette durée là. La frontière est aujourd’hui très poreuse entre télévision et cinéma.

Il n’empêche que l’on continue d’entendre dans de nombreux festivals de télévision le mot « film » comme si c’était encore « honteux » de travailler en télévision …

Stephen Cafiero : Pour Kim Kong, et je ne dirais sans doute pas la même chose pour d’autres projets, nous avons 3 épisodes et ensuite c’est terminé. C’est comme un unitaire très long et en 3 parties. Mais ça reste une série, avec un cliffhanger à la fin du premier épisode,  une série qui parle de cinéma, qui utilise le langage du cinéma, de réalisation et en plus, on fabrique un film dans Kim Kong.

Jonathan Lambert : Et puis il peut se faire enlever par une autre dictature dans une suite où il ferait une série (rires).

Simon Jablonka (auteur) : Les frontières sont petit à petit en train de s’effacer entre cinéma et télé, on a encore de purs films ou de pures séries, on a aussi des séries qui s’inspirent de films, on a des films qui s’inspirent des codes de séries.

Stephen Cafiero : Pour moi en tant que réalisateur, il n’y a aucune frontière entre travailler pour le cinéma ou la télévision dans la fabrication, c’est le même mode d’investissement. C’est plus dans le temps de préparation et de tournage que la différence va se faire. Pour un réalisateur ça ne change rien dans la forme visuelle, c’est dans la narration que la différence se fait.

En terme d’écriture, vous n’êtes sans savoir que ce n’est pas tout à fait la même chose d’écrire une série et un film … Quand les anglais font par exemple Thirteen en 4 épisodes, personne ne parle d’un « long film ». Ils font une mini série qui est un vrai genre à part entière de télévision. 

Stephen Cafiero : Non mais vous avez raison et c’est bien comme ça qu’on l’a abordé. C’est écrit en 3 épisodes avec un épisode 1 qui posent les bases … C’est structuré comme une série. C’est un format très intéressant qui amène à faire des choses différentes.

Alexis Le Sec : Ce qui m’intéresse à la télévision c’est qu’on n’a pas un spectateur captif et on doit dans notre découpage, notre écriture, l’impliquer davantage encore que sur un film où il est dans une salle de cinéma à ne rien fait d’autre que regarder son film.

Pour terminer, on a souvent l’impression qu’utiliser le mot « cinéma » c’est comme pour anoblir la télévision qui serait encore « un sous genre »…

Alexis Le Sec : Non ce n’est pas une façon d’anoblir le projet que d’utiliser le mot « film ». Je ne pense pas que la série soit un parent pauvre du film et que la télévision serait un cinéma en moins bien. C’est même l’inverse qui en train de se passer aujourd’hui.


Le débat avec l’équipe de Kim Kong fut extrêmement intéressant et l’échange se poursuivit de manière passionnée après la conférence de presse avec des créateurs qui avaient une vraie volonté d’échanger sur ce sujet, qui ne peuvent pas être taxés de ne pas aimer la télévision et la série. Stephen Cafiero est par exemple le réalisateur de Irresponsable (OCS) tandis que Alexis Le Sec a travaillé sur des séries comme Caïn ou Marion Mazzano.
Mais cet échange passionnant nous a fait prendre conscience que les habitudes sont bien encrées et que soit on décide de laisser couler, soit de continuer à être pointilleux et exigé que les bons mots soient employés. Nous avons opté pour la seconde hypothèse.

Kim Kong sera diffusée le jeudi 14 septembre sur Arte à 20h50

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Rédacteur en chef du pôle séries, animateur de La loi des séries et spécialiste de la fiction française
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