Parler de dépression sans virer au pathos est un exercice casse-gueule. Dans Solitude d’un Autre Genre, Kabi Nagata évoque la redécouverte de soi et la recherche de sa place au sein de la société. Un ouvrage dur mais brillant !

La famille nucléaire au pays du Soleil-Levant, c’est sacrée. Malgré de gros progrès en occident ces dernières années, le pays est toujours dans un conservatisme de ses valeurs familiales traditionnelles. Une rigidité ancestrale et obsolète que le pays ne pardonne guère. Pour l’anecdote, le réalisateur Hirokazu Kore-eda remettant en question ce modèle dans son film Une Affaire de Famille n’a pas été félicité par le ministre Shinzo Abe, comme il est pourtant de coutume, pour sa Palme d’Or. Ainsi, quand on sort de ce carcan à 28 ans, chercher sa place au sein de la société japonaise peut être source d’un profond mal être. C’est ce que raconte Kabi Nagata dans Sabishisugite Rezu Fuzoku ni Ikimashita Repo traduit chez nous sous le nom Solitude d’un Autre Genre.

Née à Osaka, Kabi Nagata se lance après le lycée dans des études d’arts qu’elle abandonne rapidement. Sombrant dans la dépression et toujours vierge à 28 ans, elle se paiera un jour une prostituée lesbienne. L’expérience lui inspirera de dessiner son premier manga qu’elle postera sur le site Pixiv en 2015. Forte d’un grand succès, ce récit fût par la suite publié au format papier chez East Press et se vendit à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Elle se hissa par la suite à la troisième place des prestigieux prix « Kono Manga ga Sugoi! » dans la catégorie féminine. De nature discrète, Kabi Nagata poste encore régulièrement des dessins sur Pixiv et Twitter.

Redécouverte d’un autre genre

La lecture de Solitude d’un Autre Genre n’est pas recommandable à tous. Malgré son trait léger et le visage expressif de son persona, l’auteure parle de sa dépression sans y aller avec le dos de la cuillère. Anorexie, scarification, boulimie, agoraphobie, perte de cheveux, malaise du contact… si vous êtes passé par une de ces étapes, la lecture pourra être troublante. Kabi Nagata met ici en relief son décalage vis-à-vis du monde qui l’entoure et un cruel manque de chaleur humaine.

Solitude d'un Autre Genre 01

Sous le prisme de l’auteure, Solitude d’un Autre Genre est un récit sur la redécouverte de soi. Absolument pas préparée à l’âge adulte et dénuée de toute confiance en elle, la société dans laquelle Kabi Nagata a grandit se métamorphose et devient un univers nouveau et impitoyable. L’absence de repères et de perspectives d’avenir enferment alors l’auteure dans une bulle l’isolant de son monde et de son entourage. Des actions simples comme communiquer avec quelqu’un deviennent d’insurmontables épreuves dont elle ressort en sanglots. La scène de l’entretien pour un poste de boulanger est un véritable déchirement au cœur.

Au travers de sa dépression, l’acte sexuel devient alors un enjeu crucial. Plus que la découverte de sa sexualité, c’est le besoin de savoir qui elle est qui motive Kabi Nagata. Affronter l’inconnu pour se redécouvrir, franchir un cap pour se comprendre soi-même et le monde qui nous entoure. L’expérience ne sera pas des plus agréables et pourtant, quelque chose d’essentiel en ressortira.

En rose et noir, je vaincrais ma peur

Malgré sa noirceur, Solitude d’un Autre Genre ne manque pas d’humour. Kabi Nagata fait habilement usage de ce que lui offre le medium pour alléger son récit. Des faciès sur-exagérés ou de petites cases où l’auteure dialogue avec elle-même sont tout autant d’effets permettant d’éviter de sombrer dans le pathos. Il faut voir comment l’auteure parle de son attachement tactile envers sa mère où elle évoque sa fixation pour les formes féminines. Par ce décalage entre trait épuré/mise en scène cartoon et un ton dépressif et noir, Kabi Nagata renforce la portée de son propos. La couleur rose omniprésente jusqu’à la couverture qui évoquerait plutôt un conte de fée parait elle aussi à part du récit. C’est cette capacité à jongler entre légèreté et dépression qui fait de Solitude d’un Autre Genre une œuvre forte. Les émotions que Kabi Nagata couche sur papier n’en sont que plus touchantes.

Solitude d'un Autre Genre 02

Du côté de l’édition, Pika nous gratifie d’un produit de fort belle qualité. Grand format et papier robuste, l’éditeur a même fait l’effort de traduire les textes intégrés au dessin. L’ouvrage est également accompagné d’une postface de Karyn Nishimura fort intéressante sur la société japonaise. Malgré un prix dubitatif, il faut reconnaitre que Pika a mis les moyens pour le justifier. Carton jaune cependant vis-à-vis du sens de lecture inversé dans le sens occidental. En 2018, les mœurs du sens de lecture japonais sont suffisamment bien implantés en France pour qu’on doute de la pertinence d’un tel choix.

Solitude d’un Autre Genre est une œuvre d’utilité publique. Ne s’accommodant pas de gants, sa lecture laisse de violentes douleurs au cœur dont certaines traces resteront. D’une violence inouïe, on ne pourra cependant pas lui reprocher de manquer de franchise. A la fois portrait d’une société japonaise conservatrice et introspection au sein d’un cœur malade, c’est une œuvre troublante mais ô combien émouvante. Kabi Nagata y laisse dans sa douceur un peu de baume pour nous aider à nous relever. Comme un geste de douceur nous invitant à nous accepter nous-mêmes et le monde qui nous entoure.

Solitude d'un Autre Genre 01

Solitude d’un Autre Genre est un manga one-shot de Kabi Nagata. Disponible chez l’éditeur Pika dans la collection Pika Graphic, l’ouvrage est disponible depuis le 10 octobre 2018.