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On a vu pour vous… Detroit le choc orchestré par Kathryn Bigelow

Kathryn Bigelow repasse derrière la caméra avec Detroit un choc tellurique d’envergure. Critique d’une plongée brûlante dans l’Amérique contestataire

Avec une filmographie devenue au fil des années l’une des plus flamboyantes du cinéma américain, Detroit le nouveau film de Kathryn Bigelow était très attendu. Celle qui avait conquis ses pairs en 2010 en étant notamment la première femme à remporter l’Oscar de la meilleure réalisatrice pour Démineurs et qui avait mis une grosse claque en 2013 en racontant la traque d’Oussama Ben Laden dans Zero Dark Thirty continue de plonger sa caméra dans les traumas de l’Amérique pour en ressortir la substantifique moelle.

Comme dans ses deux derniers films, la réalisatrice de Point Break tend à ce que son récit soit le plus juste et le plus dense possible afin de nous entrainer au cœur même du tourbillon de l’histoire qu’elle ambitionne de nous raconter et à ce que ses images soient aussi incisives et précises qu’un coup de scalpel. Avec Detroit elle signe un brûlot incandescent sur un épisode terrible de l’histoire américaine et elle démontre qu’elle n’a rien perdu de son impact.

Mais c’est quoi déjà… Detroit ? Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation. À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…

Écrit de nouveau avec Mark BoalDetroit est une expérience de cinéma viscérale pas tant par la force de l’histoire qu’il raconte, bien qu’elle soit édifiante et stigmatise une situation ubuesque, mais par la virtuosité de sa mise en scène, la puissance écrasante de ses images, la tension haletante et saisissante qui monte crescendo jusqu’à entrer en fusion.

Découpé en trois actes le film démarre par un prologue animé puis relate la manière dont les émeutes ont débutées. Comme une allumette que l’on craque près d’un bidon d’essence, la propagation a été tellement rapide qu’il fut impossible pour les autorités de les contenir. Bigelow n’a pas son pareil pour décrire de manière organique le chaos qui se déclenche La caméra colle aux visages et vous prend aux tripes vous donnant une sensation d’immersion dans les évènements absolument incroyable.

Le second acte est un focus du récit sur les évènements circonscrits au motel Algiers. La confrontation entre les officiers de police et les suspects retranchés dans le motel est d’une puissance dramatique colossale qui voit durant toute une nuit trois policiers racistes et bas du front, menacer, faire pression et être violents à l’encontre des personnes présentes dans le motel. Le segment est très long et laisse le spectateur au bord de la suffocation tant la dimension psychologique et l’horreur de la situation atteignent leur paroxysme.

On est saisis par la personnalité du psychopathe en chef (Will Poulter) qui réussit la prouesse de susciter le désir de l’étrangler. La peur des victimes transpire de l’écran, se ressent tout du long et nous laisse exsangue après son terrible dénouement. Le dernier acte raconte les conséquences qui découlèrent de ces évènements dramatiques mais s’avère pour le coup un peu trop didactique. Cet épilogue est forcément en deçà du reste tant reprendre son souffle après ce que l’on a vécu au cœur du film est difficile et délicat.

D’une richesse documentaire précieuse (la patte de journaliste de Mark Boal) les évènements sont vus par différents regards: celui du gardien de nuit (John Boyega, bon) se joignant aux policiers pour éviter que les choses ne s’embrasent. Celui d’une jeune femme blanche (Hannah Murray, convaincante) venue  avec une amie pour faire la fête à Detroit. Puis par celui d’un chanteur (Algee Smith, excellent) venu prendre une chambre au motel pour éviter de se retrouver dans les émeutes.

Tous les trois vont se retrouver dans le tourbillon de cette soirée terrible et ce triple regard donne autant d’angles d’analyse et confère toute sa richesse au film. Les conséquences sur ces trois personnes furent non seulement désastreuses et le procès qui s’ensuivit -qui connut un épilogue judiciaire abject en accordant un verdict positif aux responsables – donne énormément d’écho aux évènements contemporains, démontrant 50 ans après, que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Detroit démontre que Kathryn Bigelow est toujours l’une des réalisatrices les plus talentueuses du monde et sans doute la plus à même de regarder les traumatismes de l’Amérique dans les yeux pour faire en sorte que sa caméra ausculte les plaies à vif du pays.

Crochet, direct et uppercut pour le compte! Detroit est un IMMENSE moment de cinéma avec aux manettes une Kathryn Bigelow phénoménale!

Detroit de Kathryn Bigelow – En salles le 11 octobre 2017

A lire aussi : Première bande-annonce de Detroit le nouveau film de Kathryn Bigelow

 

About author

Journaliste pôle séries et La Loi des Séries, d'Amicalement Vôtre à Côte Ouest, de Hill Street Blues à Ray Donovan en passant par New york Unité Spéciale, Engrenages, Une famille formidable ou 24, la passion n'a pas d'âge! Liste non exhaustive, disponible sur demande!
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